Artaud/Barrault, une pièce de Denis Guénoun, à Paris.

[ 0 ] 03/08/2012 |

Au Théâtre National de Chaillot entre le 3 et le 13 septembre 2012.

« … Une pièce où il n’y aurait pas cette volonté, cet appétit de vie aveugle, et capable de passer sur tout, visible dans chaque geste et dans chaque acte, et dans le côté transcendant de l’action, serait une pièce inutile et manquée. »

A.Artaud à son ami Jean Paulhan, le 14 novembre 1932.

Je ne m’attendais pas à grand chose en me rendant au Petit Faucheux assister à Artaud-Barrault le 15 juillet dernier, l’une des deux pièces de Denis Guénoun créées en 2010. Artaud-Barrault… Pour tout dire, je m’attendais à une énième spéculation formelle sur le génie halluciné du premier et étais curieuse d’en apprendre davantage sur le deuxième. Un intérêt, somme toute, très documentaire.

La communication faite autour de la pièce ne laisse présager rien d’autre… La salle est comble, archi-comble, et une trentaine de personnes attendent dehors en espérant les désistements.

Tout le monde s’installe, papote, tout le monde a chaud. Le spectacle commence : le metteur-en-scène, Denis Guénoun, se lève et se tourne vers nous, interloqués. Son langage est précieux, précis, il ronronne et nous annonce la projection d’un film d’archives, portrait en pointillés de Jean-Louis Barrault. L’alchimie a commencé : en une minute de prise de parole, Denis Guénoun a rendu de marbre les murs de la salle et a attribué à l’assemblée des titres de noblesse auxquels nous ne sommes pas tous habitués. En une minute, chaque spectateur est devenu le duc d’une assemblée de ducs, heureux et fiers d’être réunis pour assister à un événement important : un spectacle!

Le film, un assemblage d’extraits vidéo où J-L. Barrault apparaît successivement en comédien, metteur-en-scène, penseur, mari, homme, ami… et même, à la toute fin, en « communicant » assumé.

Denis Guenoun, qui nous avait annoncé son retour, se lève à nouveau et nous fait l’honneur d’un récit de plus. Son élocution est douce et savante, et pas un duc parmi nous n’a succombé et étreint les lieux, la scène, les corps, d’une confiance absolue et molletonnée. Il nous explique, en pédagogue, que Stanislas Roquette, son superbe comédien, interprétera par à-coups Antonin Artaud et Jean-Louis Barrault et qu’il nous est donc proposé de contempler cette amitié ambivalente qui a lié les deux artistes…

Quel fin stratège, quel bon menteur! Il nous a pris par la main, il nous a couvert d’or en psalmodiant que nous allions en apprendre sur deux hommes célèbres et… sans crier gare, il nous précipite dans une boîte vide où nous allons vivre une vraie, une grande expérience de théâtre.

Stanislas Roquette dans la fosse, duc parmi les ducs, monte sur scène : une surface noire et presque nue, flanquée d’une petite table, de deux chaises et d’un porte-manteau. Aucune sophistication dans le travail des lumières. Tout de suite, il devient clair, concret que ce qu’il se jouera, ce sera entre lui Stanislas/Artaud/Barrault et nous. Il parle et sa voix et ses mots sont plus suaves encore que ceux du démiurge Guenoun: ils ont la poésie en plus. Une poésie dont l’acteur s’évide furieusement, et il sent que l’assemblée des ducs se précipite à ses pieds pour tenter de tout saisir, de s’en repaître, de beauté et de sens, de signes sans sens et de sens sans signe, du corps manifeste de la voix et de ce qu’on ne peut faire que sentir, réfléchir et tenter de manifester.

Le comédien jongle du langage d’Artaud à celui de Barrault. Et la différence de langue qui, au début est presqu’invisible à l’oeil (le comédien, au début, ne change pas de costume) et inaudible (le comédien conserve presque le même souffle et la même posture), devient criarde, envahissante alors qu’Artaud s’épanche en logorrhées manipulatrices ou délirantes ou sensibles et déchirantes quand Barrault s’éloigne, penaud, secoué de quelques remords éparses…

La métamorphose du comédien en Artaud déteint sur Barrault, essoufflé, suant. Et ce qui pourrait passer pour les imprécisions du théâtre ou ses « dégâts collatéraux » ( au cinéma, le réalisateur coupe la scène, le comédien reprend son souffle, se remaquille et y retourne) a épaissi le sens et a rendu plus sévère la souffrance des deux partis, celui de Barrault, surtout, qui a sans doute toujours crispé l’échine pour maintenir une tête droite et avenante.

Artaud/Barrault, ce fut l’évènement, en moi et dans une salle noire remplie de ducs ventrus, d’une rencontre entre deux manières apparemment opposées de vivre en se laissant mourir. Artaud et Barrault apparurent sur scène seulement pour l’exemple…

« Comme la peste, le théâtre est donc un formidable appel de forces qui ramènent l’esprit par l’exemple à la source de ses conflits » (Artaud in Le Théâtre et son Double).

Denis Guénoun et Stanislas Roquette ont été ovationnés pendant dix longues minutes par des ducs ivres, stupéfaits et chargés par ce qu’ils venaient de vivre.

Ne les loupez surtout pas donc, au Théâtre National de Chaillot entre le 3 et le 13 septembre. L’intégralité de leur agenda ici : ICI

Le site du festival Rayons Frais : ICI

Amélia Bréchet


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Categorie: Spectacles/Théâtre

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