Au pays de l'excellent Tahar Ben Jelloun
Tahar Ben Jelloun vient de sortir un très beau livre.
C’est l’histoire de Mohamed, immigré marocain, qui arrive en France dans les années soixante. Il a travaillé 40 ans en France, comme ouvrier, dignement, avec une conscience professionnelle exceptionnelle. Puis, un beau jour, il doit partir à la retraite, « lentraite »comme il dit. Il ne comprend pas ce qui lui arrive. Personne ne l’a préparé à ce nouveau statut. Mais il n’a plus le droit de travailler.
« Tiens, j’ai des douleurs musculaires alors que je ne travaille plus, j’ai mal aux articulations, je sens que mon corps est battu, labouré par une étrange fatigue, c’est curieux, je n’ai jamais connu cette fatigue, c’est parce qu’elle provient du rien, le rien qui s’est installé dans ma vie commence à ronger mes membres. Le vide creuse mon corps. J’ai mal. Je ne me plains pas ; ce n’est pas dans mes habitudes, mais depuis que j’ai attrapé lentraite, rien ne va plus. J’aimais la fatigue de fin de journée quand je rentrais, ma femme me préparait un dîner léger pendant que je me lavais, j’apercevais les enfants et au moment des informations à la télé je sentais le sommeil me faire signe, je me levais et tombais sur le lit où je dormais profondément. Cette belle fatigue me manque à présent. »
Au fur et à mesure du livre, remarquablement écrit, on s’en doute, Tahar nous dévoile Mohamed, à travers ses souffrances, surtout morales. Il ne comprend pas ses enfants. Il se sent abandonné par eux. Il les a élevés dans l’esprit de la tradition, de la religion, du respect et en échange, il ne reçoit rien. Le silence et l’incompréhension.
« Je pensais qu’en arrivant en France, ce serait plus facile de se parler, même autour de la table, je les sens ailleurs, ils sont déjà partis et font de la présence. Rien ne se passe, ils parlent entre eux de leurs amis, de leurs projets, je n’y comprends rien, en dehors de quelques formules de politesse, il ne se passe rien entre nous. »
C’est le temps des grandes questions. La vie a filé à toute vitesse, Mohamed ne se sent pas vieux, mais la société lui dit qu’il n’est plus bon à rien. Donc, il est vieux.
Mais il est fier d’avoir été honnête toute sa vie. Un bon travailleur, sans prendre de repos, si ce n’est pour retourner au « Pays » avec des cadeaux pour tous. Il décide alors de retourner pour de bon au « Pays », dans son village natal. Et il réalise son rêve. Avec l’argent économisé durant toutes ces années, et un emprunt, Mohamed construit la maison de ses rêves et veut en faire la surprise à sa famille. Il fait une très grande maison pour que tous se enfants viennent l’habiter, tous ensemble, autour de lui et de sa femme. Il rêve, semble complètement décalé, dans un monde sans pitié.
Tahar Ben Jelloun analyse merveilleusement les pensées de cet homme. Il a habité la majeure partie de sa vie en France, mais n’est pas français, dans l’âme. Il a quitté son pays et quand il y revient, il se rend compte qu’il n’est plus du pays. En fait, il révèle un problème d’immigration profond : je connais mes origines, oui, mais mon pays, pas si sûr ?
L’auteur pose les bonnes questions et renvoie Mohamed face à lui-même, au moment crucial de sa mise à la retraite. La solitude est terrible. On est plein d’empathie pour cet homme qui va attendre désespérément ses enfants, jusqu’à en mourir.
En fait, Mohamed pourrait être chacun d’entre nous, en âge de la retraite. La société ne veut plus de nous. pas assez rentables. Nos enfants vivent leur vie. On est devenus des vieux cons, on n’y comprend rien, même si on fait semblant. Et on laisse les vieux mourir dans des maisons de retraite… Fait pas bon vieillir dans nos sociétés occidentales. Au pays, les vieux marocains vivent sous le même toit que les jeunes, et sont devenus des « sages » que l’on respecte profondément…
Mais si on passe par la case « Lafrance », on ne revient plus en arrière et on abandonne toutes ces belles valeurs qui relèvent de l’amour. On est 100% Françaouis.
Et si on est français, on ne le sait même pas… On vit à la façon occidentale, sans prendre le temps de … vivre !
Bref, Merci Tahar ! Je ne suis pas marocaine, mais je comprends parfaitement tout ce que ressent Mohamed et avec lui, tous les immigrés.
A lire absolument !
Bénédicte






Superbe critique une fois encore. Qui plus est, c’est mon number one actuel du mois. Tu t’y donnes à coeur joie et on te dévore avec le même sentiment. Beaucoup de plaisirs. Un gros merci. On a vraiment envie de lire ce petit bijou.
Merci E.
C’est quoi le number 1 du mois ?
Ayant moi-même été immigrée, je ressens certainement davantage les sentiments de Tahar… Ce n’est pas facile de quitter son pays. On ne s’intègre jamais totalement au nouveau pays et on ne fait plus partie de son propre pays…
Pour l’instant il n’y en a pas, il faut encore attendre la fin du mois… Les votes ne sont pas ouverts mais je garde cet article dans un coin de ma tête…
Oui la vieille Béné, tu t’y prends spécialement bien pour décrire tout ça. De la belle oeuvre – bien montée, félicitations.
Le temps efface bcp de repères surtout si on ne les avait pas vus !