Ciels écrit et mise en scène par Wajdi Mouawad
« Ciels » est la dernière partie de la tétralogie appelée « le Sang des promesses » commencée avec Littoral, Incendies et Forêts. Elle est annoncée par Wajdi Mouawad, artiste associé au Festival d’Avignon en 2009, comme un « contrepoint » à la trilogie. Tandis que dans les précédents spectacles, le parcours initiatique des personnages les oppose à une histoire personnelle et familiale plus ou moins lointaine, dans cette pièce ils sont en confrontation directe avec celle de notre présent où l’actualité se mêle à leur destin : « Le temps des revendications est passé, voici le temps hoquetant », répète le poète. Et son espace n’est pas plus celui d’une errance de par le monde mais un enfermement presque mental « Une grotte, un labyrinthe, un dédale, un gouffre » pareil à la mémoire vive d’un ordinateur où est cachée la vérité.
Le dramaturge, en s’appuyant sur une écriture polyphonique originale qui superpose très justement le texte, l’image vidéo, le son, la poésie, les mathématiques, instaure un huit-clos multimédia aussi fascinant qu’oppressant, par lequel l’auteur- metteur en scène libano-québécois renouvelle son bouleversant théâtre de la narration et de la filiation.
Cinq espions de l’Etat sont enfermés dans un lieu de très haute sécurité. Munis des technologies les plus perfectionnées, ils écoutent des conversations téléphoniques à des kilomètres à la ronde. En contact permanent avec des cellules d’autres pays, ils tentent, depuis plusieurs mois, de déchiffrer une énigme. Des messages codés ont été captés et font craindre un attentat terroriste d’une ampleur insoupçonnée. Entre la piste islamiste ou celle dite Tintoret ? les spéculations les plus vives vont bon train.
L’intrigue débute par un évènement traumatisant pour la cellule : le suicide de Valéry Masson, crypteur analyste. Clément Szymanowski, son ancien ami et élève, le remplace à sa demande posthume. Il rejoint donc l’équipe, composée de : Blaise Centier, le directeur de la cellule, Dolorosa Haché, traductrice, Charlie Eliot Johns, spécialiste des moyens en communication et Vincent, l’ingénieur informaticien. L’ordre est donné au service de découvrir la raison du suicide de Valéry. Effectivement, celui-ci avait trouvé des éléments sur l’attentat à venir. Étant le seul à pouvoir rassembler les pièces du puzzle et ainsi accéder aux éléments cryptés contenus dans l’ordinateur de Valéry Masson, Clément parvient à se faire accepter par les autres membres de l’équipe.
Les protagonistes sont aussi aux prises avec des soucis personnels et familiaux causés par leur absence prolongée. Ce va-et-vient entre leur vie intime et leur but collectif brouille l’efficacite de leur entreprise.
La piste dégagée par le défunt, le « Tintoret », a été écartée par la direction, car jugée trop lyrique. Mais Clément en poursuit malgré tout les investigations. Il enquête sur une organisation terroriste qui serait composée de jeunes gens voulant faire entendre les voix de leurs jeunes frères sacrifiés au cours des différentes guerres ayant stigmatisé le XXème siècle. Ces derniers organiseraient leur offensive en se référent au tableau du Tintoret, « l’Annonciation ». L’étude picturale et symbolique de ce tableau en révélera l’énigme conspiratrice. Alors que parallèlement un indice déterminant permettra d’éclaircir le suicide de Valéry Masson.
Wajdi Mouawad installe un dispositif scénique très inventif, représentatif d’un cube blanc, où le public prend place au centre sur des tabourets rotatifs, permettant d’assister au spectacle qui se déroule tout autour. Le public est un élément du décor qui symbolise un jardin de statues auxquelles se confient les acteurs et qui participe à la déshumanisation qui se joue, annonciatrice de la perte du monde. L’espace ainsi crée est celui d’une sorte d’arche à l’envers d’où toute nature est exclue. Tout paraît clair, dégagé, entièrement voué à la visibilité. il ne s’agit ici que de capter « le ciel dense des voix humaines », de le passer au crible pour en extraire les quelques brides de voix qui conduiront à la vérité extrême.
Les parois du cube qui encadrent les spectateurs sont partagées en sept alcôves. La plus grande constitue le lieu professionnel commun à tous les personnages et les six autres représentent les chambres des protagonistes, l’endroit privatif où ils s’isolent et se confrontent à leur histoire individuelle. Même celle de Valéry est représentée, ce qui montre son importance dans la pièce malgré sa disparition. Durant le spectacle ces alcôves s’ouvrent et se ferment successivement montrant ainsi la séparation entre l’espace privé et public tout en déclinant les parcours individuels et émotionnels qui se fondent à la grande histoire et en accentue ainsi la résonance, la proximité, et la puissance narrative.
Le texte fleuve, emporté, est ponctué d’élans poétiques et d’un langage emprunté au quotidien qui permet au public de s’approprier la narration dans son urgence immédiate et d’en vivre toute la tension ambiante. Au coeur de cette configuration scénique et visuelle, qui isole et bouscule à la fois le public, la dramaturgie n’en est alors que plus intense et criante où « le présent, surtout celui qui est sanglant, annule le mythe, la fiction, et oblige presque au documentaire » comme le souligne à propos l’auteur.
Dans un jeu très expressif et une direction d’acteurs cinématographique, les comédiens sont possédés en portant à l’unisson l’émotion avec une force et un réalisme éblouissants.
En narrateur brillant et inspiré, Wajdi Mouawad interroge une fois encore la question de la filiation mais la perspective est ici inversée par rapport à « Littoral », « Incendies » et « Forêts » où dans cette oeuvre, les fils et filles armés de leur lucidité désenchantée ne sont plus en quête de leurs géniteurs mais en rébellion contre eux.
Cette transposition d’un ciel désincarné par le réel où la répétition de la violence conduit au chaos rend épiquement compte de notre monde affolé, aveugle, et violent où la voix du poète dans sa métaphore crépusculaire n’en est que plus emblématique et salvatrice…
Du 11 mars au 10 avril 2010
Location 01 44 85 40 40
Photo c Jean-Louis Fernandez







![très bien[1]..](http://publikart.net/wp-content/uploads/2009/10/très-bien1...jpg)
Encore une belle réussite de Wajdi Mouawad, qui arrive à se renouveler dans la même thématique. Joli billet. On entend la voix du poète aussi, du côté du lecteur.
Intelligent, brillant, mise en scène (qui inflige aux spectateurs de bien inconfortables tabourets) et en images époustouflantes mais il y a du « trop » dans ce spectacle, du trop dans le discours aussi brillant qu’il soit, dans sa démonstration. « Prends garde au désespoir de la jeunesse » disait déjà Hémon à son père Créon.
Mais justement Annie la voix du poète pour être pleinement entendue se fait lyrique et dense sans jamais s’écarter du théâtre pour mieux signifier envers et contre tous sa résistance salutaire…