Dans ses yeux, un film de Juan José Campanella
Date de sortie : le 5 mai 2010
Passion, amour, folie et cruauté, on vous parle d’extrêmes, et ça ne laisse pas de glace.
Benjamin Esposito – Ricardo Darin, collaborateur d’Irène – Soledad Villamil,, magistrate, enquête sur le viol et l’assassinat monstrueux d’une jeune institutrice. Ce crime, c’est avant tout la signature de fin d’un amour sans limites entre la victime et son compagnon.
A bien réfléchir, on aurait peut-être apprécié que le titre prenne davantage sens encore, esthétiquement parlant. Mais sa thématique est suffisamment bien employée dans l’histoire : l’assassin se trahit par son regard sur Irène. Irène aime par son regard, de même que Benjamin Esposito. Le regard est lieu de révélation autant que de questionnement : Irène attend-elle une déclaration ? Est-elle simplement bienveillante ? Celui-ci plonge dans une abysse de questions et de révélations en posant son regard sur la victime, une superbe image d’horreur, une perfection féminine ensanglantée, et la caméra balance sur le visage de l’enquêteur, et son regard. La dépression du fonctionnaire, elle est dans les yeux. Et l’on reste sur une ponctuation, une réplique en point d’orgue, qui en arrêt, fixes, font sens.
1974. L’Argentine traverse son année de crimes, sans justice. L’affaire que nous retrace Benjamin Esposito vingt ans plus tard, alors qu’il épanche sur le papier des mots sur une histoire qui l’habite pour toujours, se trouve close pour cause politique. Les aléas du contexte général percutent directement les histoires particulières de nos personnages. Peut-être, cette histoire aurait-elle pu être injectée encore davantage, retranscrite avec plus de précision.
Mais les fondements sont là : dans la mort et la cruauté, l’amour entre les êtres survivra-t-il ? Il survit au travers du compagnon laissé en vie, seul dans son existence, misérable et sublime. Il survit pour notre enquêteur qui silencieusement, aime Irène.
Et tandis qu’il démêle l’histoire avortée de l’autre, il vit la sienne : Ricardo Darin est superbe dans son rôle de brave homme sage, responsable, juste, opiniâtre, élégant et légèrement maladroit, devant l’admirable Soledad Villamil, qui incarne la femme dans toute sa grandeur, façon Almodovar en moins séductrice. Son pouvoir naît moins de son charme incandescent que d’une personnalité plus sobre et cependant brillante. A l’image de tout le film :
Cette composition est ultra-classique, élégante sans être ostentatoire, simple mais avec brio. Comme une authenticité retrouvée, une vraie beauté que nous aimons certes, parce que nous la connaissons, qu’elle nous rassure et dans laquelle nous acceptons de nous immerger sans peur ; mais aussi parce qu’elle est vraie, au-delà de la fiction qui définit le cinéma.
Thriller, comédie ou mélodrame ? Le tout est subtilement associé, sans que cela ne paraisse invraisemblable bien au contraire, et cela prend sens : peut-être qu’au-delà de toute histoire particulière de meurtre, dans laquelle on nous a par ailleurs appris à jouer et à retrouver l’assassin, il y a une histoire universelle.
Dont le point central n’est plus de démêler l’affaire comme un casse-tête à tourner dans tous les sens. Mais une histoire chaude porteuse d’émotions humaines et de questions existentielles : ce qui est important, c’est donc de retrouver l’assassin pour faire vengeance, non pour le retrouver ; pour transformer son propre vécu de cette histoire de meurtre. Pour demêler sa propre histoire avec la vie. Benjamin Esposito se projette en cette regrettable histoire, dans laquelle il se questionne sur son histoire à lui. Le romanesque, le rêve, le politique et l’imaginaire redonnent un peu de vraie complexité, des différentes couches de la réalité, et la profondeur autrement plus intéressante que peut prendre l’existence.
Celle-ci est également jouée dans ses petits et grands moments de faiblesse : la réalité du bureau, banale et insignifiante, y est explorée avec légèreté : petites piques aux coins des portes pour se distraire, mot pointu de la magistrate ‘Ce que tu vas faire ? Comme d’habitude, des signatures et des tampons, ton bureau est déjà prêt’. L’alcool et ses personnages grotesques, les envies de faire pipi et les quiproquos pendant les attentes interminables à épier dans les voitures…Plutôt que d’être reniée comme risque de perte de la grandeur romanesque, cette petite réalité est affrontée et pleinement.
Nous ne sommes pas au rayon des femmes fatales, ni à celui des super héros, encore moins à celui des effets spéciaux et techniques écrasantes. Juste, à celui d’un cinéma qui retrouve un peu d’intensité dans des acteurs, des personnages et une écriture autrement plus solides. L’intrigue prend du relief, en dépit de quelques longueurs ou facilités parfois, notamment les notes de fin langoureuses, les plans accélérés de toute l’intrigue passés en revue. Il s’agit de finesse psychologique et de discrétion : Télérama mentionne Vincent Minnelli ou Sydney Pollack à juste titre, avec toute la prudence nécessaire à de telles références. Mais en effet, ici rien d’ostentatoire, tout de suffisant.
On pourrait lui reprocher une chose néanmoins importante, à ce film : on devine tout. L’attrait que l’enquêteur va avoir pour cette histoire dès qu’il voit la victime, la fermeture de l’enquête, la reprise, l’amour secret, l’aide apportée par de piteux alcooliques dans le démêlement de l’affaire (humanisme un peu bas), la fin de l’histoire, et on arrêtera là pour ne pas tout vous raconter. Cela dit, les atmosphères sont si bien construites que l’on partage malgré tout les aléas sans s’ennuyer. On les attend affectueusement, on souhaite même que les choses arrivent telles qu’on les a prédites.
Voilà une belle oeuvre qui affirme, en notre siècle malade, la grandeur et la force incomparables de l’amour, le vrai. Et qui rappelle aussi, très justement, son extrême rareté, et les nombreux aléas auxquels il se confronte. Parce qu’être réaliste et romantique, c’est possible.
Une adaptation du roman argentin d’Eduardo Sacheri.
- Céline Escouteloup -







Très belle critique, Céline. Tu donnes envie d’aller voir cette merveille !
Un travail bien muri que cette révélation (et sa critique) ! Bien d’accord avec toi, une justesse qui excuse un fond légèrement téléphoné.
Pour la petite histoire ce film a été présenté à San Sebastian au Zinemaldia 2009 et était le grand favori des locaux… bien déçus après avoir découvert le Palmarès : c’est Lu Chuan qui aura remporté le prix d’Or avec « City of Life and Death ».
Un film excellent dans son intrigue, son scénario, ses personnages hauts en couleur qui nous émeuvent et nous font prendre au jeu… Comment allier comédie, suspens et romance d’une façon subtile… L’histoire n’est en effet pas le point d’ancrage du film, mais plutôt la relation entre les personnages et cette « mirada » qui fait tout, et qui dit tout! Enfin un film qui vaut le coup dans cette période difficile entre les blockbusters et autres navets! Mention spéciale à la scène du stade de football, admirablement réalisée…
Article sympa ;)