Deux Voix de Pier Paolo Pasolini et Cor Herkströter
Pier Paolo Pasolini a dénoncé dans son son œuvre engagée la corruption et la putréfaction du système politico-économique italien lié à la haute bourgeoisie. En s’intéressant au milieu des hauts fonctionnaires, des intellectuels, des industriels et leur despotisme sur toute la société, il a souligné la dépravation morale de ces puissants personnages dans les films comme Teorema et Salo, dans son roman inachevé Huile, et dans les pièces de théâtre Porcherie et Récit.
Dans cette pièce « Deux voix » c’est cet écho là, ravageur, qu’elle fait entendre magistralement associé au vocable des multinationales qui s’appuie sur de vrais discours de Cor Herkströter, ancien Président Directeur Général de Shell international, en parodiant au travers le portrait de dirigeants contemporains les dérives d’un capitalisme amoral et irresponsable.
On assiste à la fin d’un dîner bien arrosé où une tablée de la haute société ivre d’elle-même et de sa suffisance devise sur le sort de la condition humaine. Elle se met peu à peu à nu et révèle la face cachée d’un monde décadent qu’elle porte en son sein par un pouvoir aliénant et corrupteur. Tour à tour, un politicien installé, un vice-président d’une compagnie pétrolière, un intellectuel en vue appointé par l’entrepreneur, un agent de liaison avec la mafia, un autre chargé d’établir le contact avec l’épiscopat, prennent la parole dans une valse décapante et corrosive.
On est au coeur des arcades du pouvoir économique et leurs liaisons dangereuses avec le politique, la mafia, et l’épiscopat que Pasolini passe au vitriol pour en dévoiler l’obscénité, l’arrogance, le cynisme, et la supercherie.
Dans un jeu de chaises musicales étourdissant, le comédien virtuose seul en scène, Jeroen Willems, acteur phare de la compagnie Hollandia, endosse tous les rôles et les attitudes de cette satire sociale. Monologues et travestissements se succèdent et pénètrent au cœur de l’univers des puissants et de leurs conflits d’intérêts où l’on peut reconnaître la satisfaction du grand capital et, à travers lui, tous les complices des scandales pétroliers et financiers.
On est fasciné par la maîtrise du jeu de l’acteur et sa perfection, ses métamorphoses charmeuses et naturelles. Les passages d’un personnage à un autre constituent des moments de pur théâtralité où il aborde avec une aisance impériale et délicate ce changement en esquissant un nouveau visage, un nouveau rire, une nouvelle élocution, et en répondant le plus tranquillement du monde à celui qu’il vient de laisser.
Il est au sommet de son art notamment lors de la parabole du saint et du diable dans son incarnation métaphorique sur le pouvoir, où la puissance dénonciatrice et provocatrice de Pasolini est à son comble et offre un très grand moment de théâtre.
C’est la traduction même de l’oeuvre du poète qui nous est donnée à voir et à entendre où le grand intellectuel construisait sa pensée à partir « D’une expérience existentielle, directe, concrète, dramatique, corporelle » et non pas en fonction de schémas théoriques et abstraits.
Ce néo réalisme italien dont la force du propos n’en est que plus impulsive, intense, et parfaitement identifiable.
Le metteur en scène, Johan Simons, en imaginant cette conversation entre ces hommes d’influence et les mécanismes du pouvoir en souligne très justement toutes les contradictions qui participent à la complexité du monde contemporain. Et use de trouvailles scéniques percutantes en phase complète avec la férocité du récit.
C’est la jointure parfaite avec le témoignage laissé par Pasolini qui n’a cessé de questionner l’homme pour mieux en comprendre le monde.
Un monde dont il a perçu le premier les évolutions hasardeuses en décrivant un système dominé par la marchandise, uniformisé et acculturé, où la consommation devient reine et où l’économie au détriment du politique s’empare du destin de l’homme.
On est saisi par l’actualité de « Ces deux voix » et leur portée prophétique, jouées pour la première fois en 1997, présentées à Avignon en 2004, que la dernière crise financière vient encore de faire résonner, à écouter absolument…
-Amaury Jacquet-
Réservations 01 46 14 70 10
Jusqu’au 10 février 2010





J’ai été littéralement subjuguée par la magistrale interprétation de cet extraordinaire comédien au service d’un texte et d’une mise en scène qui décoiffent… comme dirait mon fils!
Très belle analyse Amaury, j’ai appris en te lisant.
Je ne peux que te souhaiter Gaël de voir un jour ce spectacle qui reviendra et de ne pas en perdre une seule seconde…