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Ébauche d’un portrait d’après le journal de Jean-Luc Lagarce

[ 0 ] 15/04/2010 |

Jean-Luc Lagarce (1957-1995) est un auteur majeur. Il a écrit entre autres les pièces « Derniers remords avant l’oubli, Les Prétendants, J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, Juste la fin du monde » entrée au répertoire de la Comédie Française en 2008 et « Le Pays lointain ». Il laisse une œuvre riche de plusieurs dizaines de pièces, un essai « Théâtre et Pouvoir en Occident » et plusieurs récits (L’Apprentissage, Le Bain, Le Voyage à La Haye) et a tenu durant toute sa vie un journal composé de vingt-trois cahiers. Le théâtre de Lagarce est centré sur la langue, éblouissante, pleine de sophistications qui fait de ses pièces de grands moments littéraires. Son écriture procède par incises, les personnages reprenant sans cesse ce qu’ils viennent de dire en le modifiant, ce qui lui imprime une reconnaissance musicale immédiate.

En France, il est actuellement l’auteur contemporain le plus joué.

Son journal a été édité en 2007 par François Berreur aux éditions Les Solitaires Intempestifs, maison qu’ils fondèrent ensemble. Aujourd’hui, François Berreur est directeur littéraire de cette maison d’édition et à l’origine de cette pièce « Ébauche d’un portrait de Jean-Luc Lagarce » dont il a puisé l’inspiration dans les 800 pages de son journal.

Cette ébauche de portrait fait écho à une projection de Lagarce « Une idée idiote mais comme elle revient tout le temps, qu’elle réapparaît à chaque détour et qu’elle passe parfois dans les rêves, admettons. L’idée toute simple – mais très très apaisante, très joyeuse, c’est ça que je veux dire, très joyeuse, oui – l’idée que je reviendrai, que j’aurai une autre vie après celle-là où je serai le même, où j’aurai plus de charme, où je marcherai dans les rues la nuit avec plus d’assurance encore que par le passé, où je serai un homme très libre et très heureux.
L’idée souvent, machinale : Je ferai ça quand je reviendrai… »

Dans une mise en scène de François Berreur intime, ironique et sérieuse de la vie de l’auteur à partir de ses carnets, le comédien Laurent Poitrenaux incarne Lagarce.

A travers une succession de dates, de jours, de noms, de développements, de phrases brèves, de souvenirs, de lieux occupés, de spectacles, de livres, de films, de disques, se noue la relation très particulière et intimiste de l’auteur avec son journal. Un décryptage qui a tout à voir avec la mémoire et son questionnement. Une évocation d’impressions et une distanciation où le sincère côtoie le romancé, et la réflexion profonde l’anecdote plus légère. Le journal révélant ainsi une variation sur plusieurs thèmes qui composent la vie du dramaturge.

Mais François Berreur livre aussi à travers l’adaptation de ces textes, un regard sur l’œuvre poétique, scénique et littéraire faite de citations, d’extraits, de fragments et d’épisodes divers qui participent à l’esquisse où Lagarce se projette également dans la continuité de son oeuvre, apostrophant au-delà de sa disparition le lecteur.

Assis à une table de travail, face à une machine à écrire, le comédien seul en scène, monologue, s’interpelle et se pense à travers sa vie, sa famille incomprise, le théâtre, la solitude, l’amour, l’intelligentsia parisienne, les stratèges de la maladie qui finiront par l’emporter. L’omniprésence de la machine à écrire souligne la place de l’écriture qui fut sa vie. Le metteur en scène dans son dispositif scénique focalise l’attention sur cet espace de travail qui a nourri tous les autres de son existence. Les mots de Lagarce, solitaire intempestif, consignent ses doutes, son interrogation permanente sur le déroulement de sa vie, son questionnement sur le sens de son œuvre, sa solitude impossible, son inadaptation sociale.

Avec ironie et le sens de la formule, il se livre sans concession en observateur de lui-même et des autres. S’égrène son aventure théâtrale et le feuilleton de ses mises en scène avec ses succès traversés par des échecs désespérants, le processus de l’écriture et l’histoire d’un temps compté qui en accentue l’acuité. Ces fragments en forme d’instantanés éclairent la personnalité de l’écrivain où se révèle un regard désabusé, critique, et souvent décapant sur les gens de théâtre, les jeux de pouvoirs en général, ses déboires sentimentaux, la condition de l’artiste, sa difficulté à être et en croire en lui, son rapport au monde.

Le propos du spectacle n’est pas de raconter Lagarce mais de l’entendre se raconter avec sa langue et son ressenti singuliers.

Le jeu de l’acteur – souvent cabotin et appuyé – aurait mérité une plus grande distance et une retenue pour se glisser entre les lignes intimes du journal et restituer aux incertitudes, aux coups de cœur et de sang, aux rencontres éphémères, aux pensées funèbres, l’insondable que l’écriture de Lagarce dans sa mise à nu sous-tend si fortement.

Ébauche d’un portrait ou la traversée sensible et rebelle d’un auteur que ses œuvres poursuivent et inscrivent dans l’éternité pour notre plus grand bonheur…

Théâtre Ouvert jusqu’au 17 avril 2010

Photo Jean-Julien Kraemer

Loc 01 42 55 55 50

-Amaury Jacquet-


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