Incidences de Philippe Djian Editions Gallimard
Philippe Djian revient avec un grand livre noir et d’apprentissage, désopilant et radical, à l’instar de son personnage désabusé et de ses blessures que même l’amour ne pourra pas sauver.
Dans ce roman troublant à l’écriture cinématographique et rythmée, l’auteur installe d’entrée la psychologie du héros, entre le détachement et la tragi-comédie, qui nous captive d’un bout à l’autre.
« S’il y avait une chose dont il était encore capable, à cinquante-trois ans, par un grand soir d’hiver que blanchissait la lune et après avoir bu trois bouteilles d’un vin chilien particulièrement fort, c’était d’emprunter la route qui longeait la corniche le pied au plancher. Il conduisait une Fiat 500, au moteur fatigué, mais qui aurait sans doute eu la force de le jeter au fond de la vallée s’il n’avait gardé sur le volant une main ferme et sur la route des yeux suffisamment ouverts ».
Marc, écrivain raté, est un professeur de littérature appliquée ou créative writing à l’université, qui vit avec sa sœur une relation équivoque.
Habitué aux relations passagères avec ses jeunes élèves, l’homme découvre soudain le véritable amour dans les bras d’une femme de 50 ans, qui se trouve être la belle-mère d’une de ses jeunes maîtresses… morte soudainement dans son lit. Et c’est à travers cet homme, raconté à la troisième personne, et sa perception des choses, tour à tour sensible et rude, lucide et désinvolte, tragique et drôle, que va se construire toute l’histoire. On y retrouve les thèmes classiques qui parcourt l’œuvre de l’écrivain : l’amour, le rapport à l’enfance, l’écriture, le sexe, la famille, les interdits, les ambitions déçues.
La personnalité ambigüe du héros, à la fois attachante et distante dans son rapport au monde et aux autres, insuffle aux situations décrites un trouble constant et inquiétant. Une part d’humanité aussi très forte et désenchantée avec ses imperfections et ses faiblesses.
Il y a cette relation fusionnelle et conflictuelle qu’il vit avec sa sœur et qui trouve son origine dans leur enfance maltraitée dont les souvenirs sont autant de traumatismes à retardement.
Si la noirceur imprègne de bout en bout l’ouvrage, la drôlerie n’en est pas pour autant absente et s’exprime tant au travers du détachement que de l’autocritique dont fait preuve le protagoniste vis à vis de lui même et de son environnement.
On est saisi par la maîtrise stylistique et fictionnelle de l’auteur qui construit parfaitement son récit où les zones d’ombre et d’introspection, subtilement entretenues, concourent à la tragédie. Dans une écriture imagée, fragmentée, puissante, fluide et sensible, il nous envoûte de sa trame narrative qui suggère plus qu’elle ne démontre et nourrit notre imaginaire.
Avec « Incidences », Philippe Djian signe là son roman le plus abouti, on avait adoré « Impuretés », et s’affirme, à l’évidence , comme un auteur majeur en prise directe avec son époque et ses tourments existentiels…
Extraits :
« Il avait compris, bien des années plus tôt, qu’il était temps pour lui de profiter de certains avantages inhérents à la profession — à défaut d’obtenir de plus hautes récompenses qu’il ne fallait plus espérer. Un beau matin, par un étrange phénomène, l’une de ses élèves s’était mise à briller sous ses yeux — de l’intérieur, tel un lampion, d’une lueur magnifique —, une fille absolument infichue d’écrire deux lignes, au demeurant, pratiquement dénuée d’intérêt, d’ordinaire si fade, mais il s’était soudain senti aveuglé et frappé d’un souffle brûlant tandis qu’il raillait un peu férocement devant les autres un travail qu’elle avait rendu. Et cette fille s’était révélée la première d’une assez longue série et l’une des plus agréables partenaires sexuelles rencontrées au cours de son existence.
Celle qui l’accompagnait ce soir-là, et dont le nom lui échappait, venait de s’inscrire à son atelier d’écriture et il n’avait pas cherché une seconde à lutter contre l’attirance qu’elle exerçait sur lui — qu’elle exerçait outrageusement sur lui. Pourquoi lutter ? Le week-end s’annonçait glacé, propice au feu de bois, à l’indolence. Des lèvres boudeuses. Des hanches profondes. Il fallait juste prier pour qu’elle soit en état le moment venu. Elle ne semblait guère consciente. La ceinture l’empêchait de s’effondrer d’un côté ou de l’autre. Il allait devoir préparer du café en arrivant.
Les bas-côtés étaient blancs, les sous-bois d’un noir d’encre. Il roulait au milieu de la chaussée, mâchoires serrées, à cheval sur la ligne blanche continue qui se tordait sous ses yeux comme un serpent affamé dans la lune rousse.
Elle avait vingt-trois ans. À l’aube, il s’aperçut qu’elle était sans vie, froide.
Passé un instant de stupeur, il rejeta brusquement les draps, bondit hors du lit et s’en alla coller son oreille à la porte.
La maison était silencieuse. Il écouta attentivement. Puis il se tourna de nouveau vers le lit et observa le corps de la fille. Au moins n’y avait-il pas de sang. C’était heureux. Sous la forte lumière matinale qui pénétrait la chambre, elle paraissait absolument intacte, laiteuse et lisse ».






Bien, belle critique !
Livre pas vraiment drôle mais intéressant. Je n’ai encore jamais lu Djian, mais là, tu me donnes envie de le découvrir. Tu as préféré « Impuretés » ?
Par quel livre dois-je commencer ?
Impuretés est très bien, il est d’ailleurs sorti en poche, tu peux commencer par celui-ci pour te familiariser avec son univers et ses personnages très bordeline. Il est à son meilleur avec « Incidences » où il atteint une virtuosité dans le rythme et l’écriture à couper le souffle…Il te faudra aussi le découvrir ! Je n’ai pas de préférence pour l’un ou l’autre, je choisis les deux.
Merci de ton conseil Amaury.
Je vais commencer par « Impuretés » et je te tiens au courant. J’aime bien découvrir des auteurs. Grâce à Publik’Art ! et à toi, en l’occurrence !
Au fait Béné as-tu commencé « Impuretés » ? t’es-tu déjà plongé dans son univers impitoyable…
Le livre est dans ma valise ! Je suis en « tournée » mais je vais le commencer sans doute ce soir…
Je te tiens au courant, promis !
Quel suspens !!!