« J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne » de Jean-Luc Lagarce, à Paris
Théâtre Les Déchargeurs jusqu’au 03 mars 2012 à 19h30
La notoriété de Jean-Luc Lagarce, metteur en scène et dramaturge, mort prématurément à l’âge de 38 ans en 1995, n’a cessé d’augmenter depuis sa disparition. Si il n’a pas été reconnu de son vivant comme un auteur important, c’est que son langage théâtral était trop en décalage, trop novateur pour son époque. Aujourd’hui, c’est l’un des auteurs contemporains le plus joué et dont la langue éblouissante l’identifie immédiatement. Avec sa pièce chorale « Juste la fin du monde », il fait son entrée en 2008 au répertoire de la Comédie-Française.
Catherine Decastel, dans sa mise en scène inventive et au cordeau de « J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne » s’attache à désacraliser Lagarce par un jeu direct et chorégraphié qui, centré sur la parole, donne pleinement corps à la danse des mots et à leur résonance intérieure.
Cinq femmes attendent le retour de l’enfant prodigue, parti il y a longtemps après une dispute avec le père, décédé depuis. Ce fils, ce frère (Florent Arnoult) revient enfin mais reste silencieux. On ne saura rien de ce qui lui est arrivé. Et face à se silence assourdissant, chacune à son tour parle de lui pour évoquer une image fantasmée de celui-ci, construite au fil de cette interminable attente. Tout comme se fait jour, à travers leur ressassement du passé, les années perdues à l’attendre, leurs douleurs sourdes, leurs désirs suspendus, leur solitude, leur lâcheté et leur violence entre elles.
A partir de cette cassure familiale, thème récurrent dans l’oeuvre de l’auteur, Catherine Decastel questionne avec une scénographie symbolique propre au conte, la place identitaire de ces femmes née de leur soumission au garçon mâle porté sur un piédestal.
Dans une danse macabre, face au lit virginal où gît le revenant derrière un voile blanc, cinq voix s’élèvent, se croisent, et se répondent. Portées par une langue magnifiée qui procède par incises – les personnages reprenant sans cesse ce qu’ils viennent de dire en le modifiant – ce qui lui imprime une cadence fragmentée, on est suspendu à ces monologues incantatoires où s’impriment au plus plus près de l’intime et de son tourment, sur fond de ressentiments et de non-dits, les peurs, les querelles, les aveuglements nourris d’un amour castrateur et destructeur pour l’être aimé.
Avec une belle appropriation de l’espace et un jeu intense, les comédiennes-danseuses (Anaïs Pénélope Boissonnet - Emilie Coiteux - Clémence Laboureau – Aurélia Pénafiel – Noémie Sanson) à l’allure vestale, parées de noir aux visages blanc, s’emparent de la prose tragique mais élégiaque du grand dramaturge.
Famille je vous aime, famille je vous hais…
-Amaury Jacquet-
Categorie: Spectacles/Théâtre







