La Fausse Suivante de Marivaux mise en scène par Lambert Wilson
Lambert Wilson revient dans le beau théâtre des Bouffes du Nord où il avait mis en scène avec beaucoup d’inspiration l’année dernière Fanny Ardant, dans Music Hall de Jean-Luc Lagarce.
Très loin d’un « marivaudage » convenu, « La fausse Suivante » est un réquisitoire féministe précurseur qui traite plus de questions d’argent, de travestissement, d’émancipation, de jeux de pouvoir que d’amour. L’emportement amoureux n’étant pour Marivaux qu’une illusion, un moyen pour assouvir l’appât du gain. Et le dangereux jeu des apparences apparaît comme le plus sûr moyen de démasquer la vérité des sentiments là où les femmes sont des proies et les hommes des prédateurs.
Comme toujours chez cet auteur, plus il y a de déguisement, de théâtralité, plus on révèle la condition humaine. Cette comédie acide nous renvoie à une réalité très contemporaine : le matérialisme qui supplante l’être.
Une fille de bonne famille est promise en mariage à Lélio. Elle ne le connaît pas et afin de sonder son caractère, se travestit en chevalier et se lie d’amitié avec lui. Le jeune homme croit avoir affaire à un homme de bonne compagnie et ouvre son coeur : il dévoile qu’il veut rompre avec sa maîtresse, une comtesse capricieuse, mais moins fortunée que la jeune femme qu’on lui propose d’épouser. Il demande alors à son « ami » de séduire la comtesse et d’ainsi l’en délivrer.
Chacun y va de sa petite intrigue, de ses pièges et les masques tombent peu à peu, révélant ainsi les désirs véritables de chacun des personnages :
Trivelin, le nouveau valet du chevalier, sarcastique et philosophe, tombe sous le charme de son maître, mais montre aussi rapidement sa rapacité.
L’attrait de l’argent prédomine aussi chez le valet de Lélio, Arlequin dont les mimiques et la gestuelle sont empreintes au burlesque.
L’intérêt pécuniaire de l’argent vaut aussi chez les maîtres : Lélio se retrouve dupe (en amour et en argent) en voulant duper La Comtesse, qui est perçue comme volage, et dont l’inconstance la perdra, malgré le raffinement de ses émois. Le chevalier, pivot des intrigues, est obstiné et rusé, et n’aura de cesse que de démasquer Lélio, dont la fourberie (même envers les valets) n’a d’égale que son avidité mercantile.
En transposant l’histoire dans l’Angleterre aristocratique des années 20, le metteur en scène fait écho à l’émancipation des femmes qui, à cette époque, se libèrent de leur carcan et assument le jeu libérateur du trouble identitaire en réaction à celles que brocarde la pièce où prisonnières d’une société de classes hiérarchisées et cultivées, elles sont tenues de se soumettre aux codes implacables de leur triste condition.
Le parti pris de la mise en scène se focalise sur les ressorts du travestissement, de la trahison, comme stratèges révélateurs de la vérité et ne pointe pas la perversité des personnages. Il en résulte une théâtralité charmeuse, drôle et enjôleuse où les acteurs décomplexés s’approprient efficacement dans une cohésion ludique la langue subtile et pleine d’esprit de Marivaux.
Les personnages évoluent dans un décor réalisé par Sylvie Olivé qui reconstitue à merveille le charme bucolique d’un jardin anglais grâce à de longs panneaux japonisants décorés où chacun se cache et apparaît à l’improviste, espionne, écoute et traque les mensonges et les déguisements feutrés de la vérité dont les effets n’en seront que plus dévastateurs.
Anne Brochet se mue en un chevalier séduisant et d’une parfaite ambiguïté où dans sa quête de vérité elle entraîne magistralement tous les comédiens pour donner la réplique douce amère au mensonge, au paraître, à l’égoïsme, et à la cupidité.
Le cynique Lelio incarné par Fabrice Michel est très convainquant où sa voix porte de toute sa prestance la duplicité de son personnage. Quant à Christine Brücher (La Comtesse), elle est émouvante en amoureuse légère, éperdue, naïve et durement éconduite.
Les valets (Eric Guérin, Pierre Laplace, Francis Leplay) ne sont pas en reste dans ce jeu de dupes et musical car le contexte « bristish » des années folles permet à Lambert Wilson, amateur de chant, de distiller une ambiance sonore de cette époque là avec un final chanté et dansé à l’américaine.
Ainsi sous des airs de music hall s’achève le bal des faux-semblants…
Jusqu’au 15 mai 2010
Loc 01 46 07 34 50
Photo Pascal Gély





