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La Leçon d’Eugène Ionesco mise en scène de Samuel Sené

[ 1 ] 08/08/2010 |

La Leçon est un « drame comique » écrit en 1950 par Ionesco, fondateur du théâtre de l’Absurde qui tend à éliminer tout déterminisme logique, à nier le pouvoir de communication du langage pour le restreindre à une fonction purement récréative grâce à un univers parodique, et à réduire les personnages à des archétypes, égarés dans un monde anonyme et incompréhensible.

Et en parodiant une technique d’enseignement et sa forme de pouvoir au travers celui d’un maître sur son élève, ce n’est pas tel ou tel professeur qui est visé par l’auteur, mais l’incarnation d’une abstraction, un simple rôle qui lui confère une dimension universelle.

Dans une petite ville de province, une élève désireuse de se présenter au « doctorat total » vient prendre un cours particulier. La leçon commence, loufoque, mêlant mathématiques élémentaires et sciences du langage, malgré les objurgations de la bonne « La philologie mène au pire ». Le professeur, d’abord sur la défensive et obséquieux, mais bientôt grisé par l’exercice de son savoir ainsi que par un discours délirant, réduit peu à peu son élève – séduite et candide -  à une absolue soumission jusqu’à son dénouement tragique.

La pièce se résume à un seul acte sans découpage en scènes. L’action, simple, comporte peu de péripéties mais un prologue sur un ton badin et dérisoire puis un développement progressif au cours duquel les rapports se densifient et se complexifient. L’atmosphère devient de plus en plus lourde et angoissante où le professeur en vampirisant son élève marque son emprise dominatrice. La bachelière, après une passagère résistance, tombe alors dans la mollesse alors que lui au contraire devient de plus en plus assuré et autoritaire, révélant ainsi le monstre qui gît en lui et qu’une situation de domination suffit à rendre explosif. Et cette allégorie du pouvoir que prend un être humain sur un autre est totalement transposable à tout système dictatorial.

La mise en scène précise et ludique de Samuel Sené tout en étant fidèle au texte lui insuffle un ton original où l’ambiguïté séductrice des protagonistes et le pouvoir sadomasochiste qu’elle recèle n’en est que plus démonstratif et transgressif.

Le dispositif scénique est réduit à quelques objets emblématiques et à un décor saugrenu composé de deux tableaux noirs et de cages d’oiseaux suspendues au mur. Elles renferment les traces du cérémonial morbide et participent mécaniquement à l’illogisme du discours et à la folie des situations constitutifs du rapport de force idéologique qui se joue entre le dominant et le dominé.

Les deux personnages face à face sur une table à bascule se révèlent appartenir à deux mondes différents : l’un, dominateur, violent, s’obstine à enseigner une matière incompréhensible à l’autre, rabaissée, qui ne désire pas écouter, totalement centrée sur sa propre personne. Cette « possession » de l’autre par l’autorité du langage et du savoir se charge inexorablement d’humiliation et de sadisme.

Par le jeu de deux tabourets est souligné symboliquement la différence de statut qui marque une mise en espace parfaite par la prise du pouvoir du professeur sur l’élève en faisant évoluer à dessein leurs assises respectives. Cette scénographie et les lumières (Franck Seigneuric) accompagnent méthodiquement la transition vers l’inéluctable et la scène fatale en est une illustration visuelle et sensorielle particulièrement réussie et dévastatrice.

Les comédiens sont tous excellents où chacun participe à la montée annonciatrice et menaçante de la pulsion perverse et dramatique. Jacques Verzier, en professeur introverti et sadique est très juste où le dédoublement de sa personnalité offre un jeu très machiavélique. Face à lui, Claire Baradat est parfaite en jeune fille superficielle et sotte, un temps rebelle puis résignée, et réceptacle de toutes les humiliations. Enfin Marie-France Santon, dans le rôle de la bonne, est une observatrice inquiétante et complice.

Cette leçon très particulière est à redécouvrir où le dramaturge dénonce les dérives perverses de tout pouvoir et dont le constat saisissant n’a rien perdu de son acuité…

-Amaury Jacquet-

Théâtre Lucernaire (20h du mardi au samedi) jusqu’au 17 octobre 2010.

loc : 01 45 44 57 34

www.lucernaire.fr


Commentaires (1)

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  1. avatar Pawioli dit :

    Merci pour cet article si bien argumenté ! (n’ayant malheureusement pas vu la pièce, il m’est difficile d’avoir une critique constructive..)

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