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Le journal intime de Benjamin Lorca d’Arnaud Cathrine : Editions Vecticales

[ 2 ] 07/03/2010 |

Nous avions beaucoup aimé « Sweet home », roman paru en 2005, à la résonance intime et dramatique pour évoquer une famille en perdition, confrontée à la détresse d’une mère suicidaire. Le drame en sourdine qui s’y jouait, au travers du ressenti des trois enfants, permettait à l’auteur d’exprimer toute la mesure de son écriture sensible et acérée.

On retrouve dans « Le Journal intime de Benjamin Lorca » la finesse et l’élégance de la plume d’Arnaud Catherine, sous la forme d’un écho à quatre voix sur le deuil, l’absence et le souvenir, mais aussi la famille, la solitude, et l’ambivalence des sentiments, thèmes qui inspirent durablement son oeuvre.

C’est par le prisme des quatre narrateurs où chacun a vécu un lien fort avec le personnage, que l’on découvre la vie de Benjamin Lorca, suicidé à trente quatre ans, et sa mémoire posthume. L’existence d’un journal intime laissé derrière ravive en eux la tentation de saisir enfin le disparu, si fuyant et secret, et cette interrogation kafkaïenne concernant sa publication.

Il y a là Édouard, un éditeur et ancien ami, qui voudrait publier le journal de Lorca et qui lui voue une admiration amoureuse. L’écrivain n’ayant pas connu selon lui la dimension littéraire qu’il mérite. Martin, le petit frère, effacé, par la séduction solaire et naturelle de Benjamin, prend sa revanche en prenant connaissance, à l’insu de son frère, de son journal et tente ainsi de s’approprier cette part de lui qui lui a toujours échappé et il vit le regret douloureux d’être passé à coté de cet homme là. Ronan, l’alter ego et le frère de coeur de substitution de Lorca à la complicité évidente, puis enfin Ninon, l’indispensable amie de Benjamin, celle à qui il écrira « je fais partie de toi, et toi de moi ».

Par le témoignage de ces protagonistes et sa justesse émotionnelle, on revit des fragments de la vie de Lorca et on découvre sa personnalité attachante, perpétuel adolescent égaré et insaisissable, mais également « la pudeur »,  « la douceur incarnée » ou bien encore « un aîné », celui qui « régente », et l’amour porté par ses proches ainsi que son incapacité à le recevoir. Car le Journal intime de Benjamin Lorca raconte aussi l’histoire d’un écrivain, sa condition d’être, et son impossibilité à vivre. Celui qui disait souvent que « Vivre est un effort » et aussi « qu’il s’était mis à écrire parce qu’il ne savait pas suffisamment faire entendre sa voix ». « Il venait du silence ». « L’écriture suppléait ses inflexions boiteuses ». Il aimait les mots de Duras, Kundera ou Sagan, comme la phrase de cette dernière : « De toute façon, à trente cinq ans on a forcément raté quelque chose. Une histoire d’amour, une idée de soi même. Après ça va en s’accélérant ».

Mais l’auteur ne se focalise pas sur son mal être et c’est là toute la force évocatrice de son inspiration. Elle laisse à entendre magnifiquement le point de vue de chaque narrateur, la perception profonde de l’homme elliptique. Sur sa sensibilité extravagante, sa quête plurielle, ses contradictions, sa solitude, sa pudeur démodée;  les quatres voix convergent naturellement, là où le spleen de Benjamin le renvoyait au plus près de son extrême vérité.

La construction romanesque actualise cette citation de Nabokov inscrite en exergue du livre : “Tout ce qu’on te dit est en réalité triple : façonné par celui qui le dit, refaçonné par celui qui l’écoute, dissimulé à tous les deux par le mort de l’histoire.” Et la découverte d’un journal intime, prétexte à la cristallisation des quatre voix, n’en devient qu’anecdotique. Le ressenti de chacun des conteurs, dans un espace temps différent et leur superposition, éclaire de leurs affinités électives cette citation d’Henry James placée en exergue du journal de Benjamin « En attendant, juste pour hâter cette difficile mise au monde, ne pourriez-vous pas donner aux autres un indice ? ».

Porté par une écriture limpide et infiniment aiguë, Arnaud Catherine excelle dans l’art de l’introspection entre les lignes où en faisant du défunt un écrivain, il sous-tend un effet de miroir et une mise en danger salvatrice, à l’instar d’une renaissance, qui en accentue l’intensité narrative et nous touche profondément.

C’est ce que traduit la fulgurance de ses livres investis d’une urgence de survie et que la littérature, comme une irrésistible mutation de soi, accomplit magistralement…

-Amaury Jacquet-


Commentaires (2)

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  1. avatar kaioshindbz dit :

    hâte de lire ses oeuvres alors =p

  2. avatar Amaury dit :

    Sans hésiter une seule seconde sachant que Sweet home est édité en folio poche et que cet ouvrage est une intense entrée en matière pour découvrir son univers emblématique.

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