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Le Théâtre de l’Amante anglaise de Marguerite Duras

[ 0 ] 04/04/2010 |

L’œuvre entière de Marguerite Duras tend vers ce lieu idéal qui est celui de la parole. Et dans le théâtre de l’Amante anglaise, l’enjeu du dialogue, mené de façon très dense, est dans cette quête où l’écrivain, met en lumière tous les thèmes qui l’obsèdent : l’amour impossible, la folie, la mort, le mystère de tout comportement humain et l’impossibilité première d’appréhender tout acte, fût-il meurtrier. « La folie exerce sur moi une séduction, c’est à l’heure actuelle le seul véritable élargissement de la personne. Dans le monde de la folie, il n’y a rien, ni bêtise, ni intelligence, c’est la fin du manichéisme, de la responsabilité, de la culpabilité, l’héroïne a derrière elle ce qui a donné de l’importance à sa vie : l’amour. Son centre de gravité s’est déplacé, il est d’habitude en avant de nous dans l’avenir, chez elle il est dans le passé alors c’est merveilleux ».

L’auteur exprime des thèmes forts et terrifiants de clairvoyance avec des mots simples, lumineux, précis et une syntaxe fluide, que les acteurs font entendre dans leur implacable déterminisme. Au départ, un fait divers dont Duras s’inspire et qui devient sous son écriture une tragédie : elle dépasse sa dimension particulière et nous plonge dans l’abîme universel de la matière humaine qui caractérise la langue durassienne immobile, intime, magnétique et profonde.

Un couple banal, les Lannes. Claire Lannes, la femme a tué sans mobile apparent une cousine sourde et muette qui vivait sous leur toit depuis des années et s’occupait de l’entretien de la maison. Un crime auquel le mari, Pierre Lannes, n’a pas participé, mais qu’il avoue avoir accompli en rêve. Quand la pièce commence le crime a déjà eu lieu, mais l’énigme reste entière.

Un troisième personnage apparaît sous les traits d’un énigmatique interrogateur qui questionne les protagonistes. Ni juge, ni policier, ni avocat, il joue plutôt un rôle de confesseur. Bien qu’ils ne répondent pas toujours à ses questions, ni Pierre ni Claire ne pourraient parler sans lui. Il est une sorte d’entité abstraite qui incarne le désir de comprendre et de savoir, et en soi, représente le pivot de la pièce, tant du point de vue de l’écriture que de l’approche scénographique. Elle est construite selon deux parties égales, l’une est consacrée à l’interrogatoire de Pierre, l’autre à celui de Claire.

La scénographie installe selon un dispositif trifrontal le public et les interprètes dans un même espace scénique à l’ambiance clinique, un cube de carreaux blancs où les spectateurs font partie intégrante des deux face à face qui se jouent. Et dans ce lieu clos les mots proférés chargés du poids de l’inexplicable, où les bouffées de folie soudaine qui s’emparent de la protagoniste, une femme apparemment sans histoires, mais dont la vérité se joue au plus profond d’elle-même, dans ce noyau obscur de sa conscience auquel elle n’a accès que par instants, n’en sont que plus intenses.

La mise en scène d’Ahmed Madani par sa proximité avec les spectateurs fait partager pleinement l’acte dévastateur et accentue la résonance de l’écriture qui incite à descendre en nous mêmes, à faire le vide pour laisser la puissance du texte remonter ouverte sur un questionnement, une recherche sur les relations humaines, la relation à soi et à l’autre.

Entre l’inquisiteur (Nicolas Pignon) installé parmi les spectateurs et Pierre Lannes (Laurent Mazonni) s’ouvre un interrogatoire précis et vif où ce dernier, dénué de tout affect, évoque sa vie conjugale ainsi que la personnalité de sa femme. Le spectateur est associé à la tragédie de Pierre Lannes, dans sa lâcheté, sa mesquinerie où se fait jour l’idée que l’on tue lentement la personne avec laquelle on vit, dans un quotidien fermé, à l’intérieur duquel on s’abîme chaque jour. Chacun des deux comédiens est dans un équilibre efficace où le questionnement perspicace de l’un participe à la délivrance bienfaitrice de l’autre.

Puis c’est à Claire Lannes d’être entendue et confrontée aux questions qui vont cerner un vécu plus profond, plus ambigu, et donc dérangeant. Enfoui sous des sédiments de frustrations, de révoltes silencieuses, sous un trop plein d’émotions qui ne trouvaient pas à s’exprimer, et que le dialogue va faire remonter par spasmes et que la parole sacrificielle n’a été possible que par le crime, la réalisation de l’innommable.
« Si je n’avais pas commis ce crime, je serais encore là, dans mon jardin à me taire. Parfois ma bouche était comme le ciment du banc ».
L’énigme réside donc dans la personnalité complexe de Claire Lannes qui renvoie à une humanité étouffée.
L’écriture de Marguerite Duras creuse dans la langue, à la recherche de traces, de pistes qui permettent à Claire de remonter à sa source, son être, son identité, de reprendre le chemin qui la ramène à son être fondamental.

Cette femme en marge, comme en dehors des règles de la vie sociale. Cherchant à cerner la personnalité de Claire, L’Interrogateur dira d’elle que « c’est quelqu’un qui ne s’est jamais accommodé de la vie ». Plus loin, parlant des habitants du village, des gens, Claire aura ce bref échange avec L’Interrogateur :
Claire : « Ils vont tous dire que je suis folle maintenant. Qu’ils disent ce qu’ils veulent, eux ils sont de l’autre côté du monde ».
L’Interrogateur. Vous étiez de leur côté avant le crime ?
« Non, jamais je n’ai été de ce coté là ».

Elizabeth Macocco est bouleversante dans son jeu où, en faisant corps avec l’écriture par son phrasé, sa gestuelle, ses attitudes, elle révèle ce personnage emmuré en elle et aux autres qui nous renvoie à son inadaptation à la vie, creuset de sa folie. Et dont le premier et véritable amour, celui dont elle dit qu’il l’avait détachée de Dieu, en constitue par sa trahison une pierre fondatrice.

Ce spectacle porte toute la force des mots où la demande d’amour se répand dans un cri indicible…

Théâtre Artistic-Athévains

Loc 01 43 56 38 32

jusqu’au 17 avril 2010

-Amaury Jacquet-


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