Les Bonnes de Jean Genet, à Paris

Théâtre du Lucernaire succès reprise du 11 juillet au 1 septembre 2012
Suite au succès de ce spectacle rencontré l’année dernière, les Bonnes reviennent pour une saison jouer les prolongations.
Les Bonnes est la pièce la plus jouée du théâtre de Jean Genet. C’est une oeuvre pourtant minimaliste. Comme dans une tragédie tout y est unité : le temps, l’espace, l’action. Trois personnages seulement interviennent dans ce thriller théâtral. Pourtant la construction classique de cette pièce est un trompe-l’oeil jubilatoire qui ne cesse de brouiller les pistes.
Elle instaure d’entrée une dramaturgie intense, fondée sur le cérémonial, sur l’effet de miroir et la mise en abîme des apparences ; l’ensemble dessinant en creux l’autoportait et sans concession du poète pour qui le théâtre n’est intéressant que s’il devient ce lieu vivant où apparaît notre intimité monstrueuse : « Je vais au théâtre afin de me voir, sur la scène (restitué en un seul personnage ou à l’aide d’un personnage multiple et sous forme de conte) tel que je ne saurais ou n’oserais me voir ou me rêver, et tel pourtant que je me sais être. »

Deux sœurs, Claire et Solange, sont les domestiques de Madame. Elles éprouvent pour celle-ci une étrange fascination, mêlée d’attirance et de haine. Quand elles sont seules, elles se livrent à un jeu de rôle et de travestissement qui exacerbent leurs rancoeurs où elles imaginent, tout en éprouvant chacune face son double une répulsion malsaine, de tuer leur maitresse dans un acte rédempteur contre la soumission et la honte de leur condition.
On apprend aussi qu’elle ont fait emprisonné l’amant de celle-ci en le dénonçant pour vol par l’envoi de lettres anonymes. Mais le prévenu rapidement libéré par la police et craignant alors d’être démasquées, elles se préparent à empoisonner leur patronne…

La proposition d’Armel Veilhan et Serge Gaborieau, en s’appuyant sur une scénographie modulable qui rompt l’unité de lieu originel pour transformer rapidement l’endroit scénique en un espace plastique ludique avec tantôt la chambre de madame tantôt la mansarde des bonnes, redonne toute sa part au polar de la pièce et à son suspens. Elle joue efficacement l’intrigue labyrinthique grâce à une théâtralité soutenue et rythmée qui la maintient, sans temps mort, aux lisières du vrai et du faux, du trivial et du radical, du rire et de l’effroi, des rapports de force et de séduction, si propres à l’univers de Genet et jusqu’à son dénouement final.

Les deux jeunes comédiennes Marie Fortuit et Violaine Phavorin, dans un jeu investi et réaliste, expriment avec force et intériorité toute l’ambivalence, la véhémence, la monstruosité, la révolte et la noirceur des sentiments manifestés et qui assaillent sans foi ni loi leurs esprits endiablés.
Quant à Odile Mallet, en madame, elle fait preuve d’une étonnante présence où en bourgeoise écervelée d’une insouciance condescendance, elle est irrésistible.
Un huit clos saisissant où le jeu déformant des possibilités renvoie aux résonances les plus intimes, abyssales et secrètes de l’âme humaine…
-Amaury Jacquet-
Categorie: Spectacles/Théâtre







