Les Justes d’Albert Camus mise en scène de Stanislas Nordey

[ 12 ] 26/03/2010 |

Février 1905, à Moscou, un groupe de terroristes, appartenant au parti socialiste révolutionnaire, se prépare à commettre un attentat à la bombe contre le grand-duc Serge, oncle du tsar.
Cette action terroriste et les évènements tragiques qui l’ont précédé sont le sujet de cette pièce où les protagonistes s’interrogent sur l’acte qu’ils sont en train de faire .

Camus livre, avec « Les Justes », une pensée profonde sur l’engagement politique et les choix qu’il implique. La révolution contre la tyrannie du tsar n’engendre-t-elle pas la naissance d’un nouveau despotisme où le justicier deviendrait assassin ? Quelle est la grandeur de la vie dans cette problématique ? telles sont les questions posées par l’écrivain.

Le metteur en scène, Stanislas Nordey, s’attache admirablement à travers cinq actes poignants et didactiques à faire résonner la puissance tragique des mots des révolutionnaires qui provoquent une vraie réflexion sur les limites et les contradictions de l’engagement idéologique.
Il installe une scénographie épurée (un mur, une passerelle permettant l’entrée et la sortie des personnages entre les scènes ) au décor proche d’un espace contemporain où, si les comédiens en costumes gris d’époque soulignent la référence à 1905, le cadre intemporel permet quant à lui progressivement de s’en détacher, à l’instar de leur mentaux-uniformes dont ils se délestent, et d’inscrire cette mise à nu dans une réalité universelle.
Au cœur de ce dispositif, les acteurs déclament, sans se regarder, dans une interprétation grave, tendue et solennelle qui exprime pleinement leur solitude intérieure et leur exigence de radicalité. La profondeur de l’œuvre prend alors toute sa dimension où chaque syllabe, accompagnée d’une gestuelle sobre et d’une direction d’acteurs très maîtrisée, concentre la force et la précision du texte où s’expriment les états d’âme et la sensibilité des révolutionnaires tourmentés.

Engagés corps et âme, leur but est d’exécuter le grand-duc par une bombe fabriquée par Dora (Emmanuelle Béart) et jetée sur la calèche du grand-duc par Kaliayev (Vincent Dissez). Par ce geste, ils visent tout simplement à atteindre le symbole suprême de la tyrannie qui règne en Russie. Toutefois, la première tentative d’attentat échoue : la présence d’enfants dans la calèche empêche Kaliayev de jeter la bombe. Cet événement met à vif les divers points de vue au sein du groupe où il est pourtant sans cesse question de fraternité : « Nous sommes tous frères confondus les uns aux autres tournés vers l’exécution des tyrans pour la libération du pays. Nous tuons ensemble et rien ne peut nous séparer » répète leur chef Annenkov (Frédéric Leidgens excellent ). La situation permet alors d’exposer deux types d’engagement bien distincts.
Il y a tout d’abord l’engagement de Stepan (Wajdi Mouawad), qui après un séjour au bagne, s’est vu retiré la force d’aimer et ne possède plus que celle de haïr.
Stepan perçoit la révolution comme un déchainement de terreur sans limites. Il est un personnage obtus, dépourvu d’amour pour ses semblables, ne comprenant pas le refus de Kaliayev de tuer des enfants pour la juste cause, il prononce cette phrase terrifiante : « Je n’ai pas assez de coeur pour toutes ces niaiseries. Quand nous déciderons à oublier les enfants ce jour-là, nous serons les maîtres du monde et la révolution triomphera ». Wajdi Mouawad est poignant dans son interprétation de l’extrémiste où son jeu magnétique et emporté traduit son absolutisme idéologique.
Kaliayev, surnommé Le Poète, n’est pas d’accord avec les convictions de Stepan. Il représente l’autre forme d’engagement. Spontané, Kaliayev n’a pas oublié, contrairement à certains de ses camarades, la simple idée du bonheur, il s’y refuse. « Comme eux je crois à l’idée. Comme eux je veux me sacrifier. Moi aussi je voudrais être adroit, taciturne et efficace. Seulement la vie continue de me paraître merveilleuse » confesse t-il à Dora.

Vincent Dissez est magnifique dans son incarnation de celui qui, par delà l’engagement, voulait « donner une chance à la vie ». Seule présence féminine, Emmanuelle Béart, qui joue la conscience de l’organisation terroriste sachant soulever les passions mais aussi recadrer les esprits, est convaincante, vibrante et fait corps énergiquement avec ses complices de jeu.
Le débat d’idées auquel se livrent tous les héros est captivant grâce à la mise en scène rigoureuse de Stanislas Nordey où chaque placement géométrique rend palpable la cohésion sous haute tension du groupe.
Le metteur en scène donne à entendre et à ressentir leur part d’humanité, de violence, de fêlures, face à leurs contradictions  par rapport à la notion d’engagement, de meurtre, de justice, de responsabilité, d’amour, et de pardon où le texte servi par une théâtralité dépouillée de tout artifice vibre et circule implacablement entre les acteurs. Avec leur quête d’un monde plus juste où le combat se fait nécessité et le doute cornélien qui les assaille sur les moyens de le livrer, on est au coeur d’une actualité pleine de résonance.
Le dernier acte dans une scène qui tient du rituel sacrificiel, où Kaliayev emprisonné est confronté à son destin, offre à Laurent Sauvage (Skouratov), en chef de la police, caustique en diable, et à Véronique Nordez (La grande-duchesse), en veuve rédemptrice, un grand moment théâtral.
En écoutant la pensée en mouvement de Camus qui ne vise pas à comprendre mais à s’interroger en ouvrant sans cesse les questions, ce théâtre exigeant donne vie et intensité à une réflexion étonnamment moderne pour l’inscrire dans la plus pure tragédie, un instant suspendu…

Photos Elizabeth Carecchio

www.colline.fr

Jusqu’au 23 avril 2010

Loc 01 44 62 52 00

-Amaury Jacquet-


Categorie: Spectacles/Théâtre

Commentaires (12)

Trackback URL | Flux RSS des commentaires

  1. avatar armand dit :

    J’ai adoré ce travail (Nordey à pris avec le temps une profonde gravité) et en plus les comédiens sont tous très bien avec mention spéciale à Emmanuelle Béart, Véronique Nordey et Raoul Fernandez.

  2. avatar Amaury dit :

    Oui Armand les comédiens sont pleinement investis dans cette évocation grave et subtile de l’engagement politique.

Laissez une réponse