Les règles du savoir-vivre dans la société moderne de Jean-Luc Lagarce

La notoriété de Jean-Luc Lagarce, metteur en scène et dramaturge, mort prématurément à l’âge de 38 ans en 1995, n’a cessé d’augmenter depuis sa disparition. Si il n’a pas été reconnu de son vivant comme un auteur important, c’est que son langage théâtral était trop en décalage, trop novateur pour son époque. Aujourd’hui, c’est l’un des auteurs contemporains le plus joué et dont la langue éblouissante l’identifie immédiatement. Avec sa pièce chorale « juste la fin du monde », il fait son entrée en 2008 au répertoire de la Comédie-Française.
La pièce qui nous est présentée au théâtre Louis-Jouvet jusqu’au 12 décembre a été écrite en 1994. Elle est reprise dans sa version originale par François Berreur, son ancien assistant. Il s’agit d’un monologue qui s’appuie sur un ouvrage de bonnes conduites dont le propos est de neutraliser les principaux moments de la vie (naissance, choix du prénom, fiançailles, mariage, veuvage) et que l’auteur taille au scalpel pour mieux en faire ressortir toute la parodie sous-jacente.
Et c’est d’une efficacité redoutable, hilarant et corrosif à souhait.
Mireille Herbstmeyer, seule en scène, discourt en conférencière rigide des règles du savoir-vivre dans la société moderne. Elle nous instruit des codes à suivre pour ne pas « se laisser déborder par les futilités accessoires que sont les sentiments et pour gérer la vie comme une longue suite de choses à régler ». Son énumération est complétée par des commentaires personnels acerbes et insolents. Au fil de l’avancée du spectacle, ses certitudes s’ébranlent et on assiste à son chavirement.
La comédienne dont la métamorphose physique et verbale s’opère sous nous yeux est exceptionnelle. Son jeu porte à son paroxysme le parcours désopilant de la jeune fiancée jusqu’au mariage puis au veuvage que les règles de la bienséance doivent accompagner et épargner, sauf que le corps a ses pulsions que la raison ignore…
Le dispositif scénique inventif et son évolution participent très justement à la dérive qui se joue de même que les silences qui amplifient les moments tragico-comiques.
A travers cette conférence anachronique, l’auteur nous renvoie – dans une langue mélodieuse et une syntaxe dense – le portrait d’une société bourgeoise sclérosée. Derrière la forme caricaturale d’un guide de convenances prétexte pour l’auteur à une critique sociale, il pointe avec une ironie ravageuse la famille, l’amour, la mort, la solitude et les valeurs d’une société qu’il rejette, ces apparences que l’on se doit toujours de sauver.
Cette pièce donne aussi à entendre l’écriture fébrile de Jean-Luc Lagarce faite de sonorités, de variations et de reprises.
Ses mots donnent toute son ampleur à la dérision et au décalage des situations décrites qui, par delà le rire qu’elles provoquent, n’en sont pas moins empreintes de gravité.
C’est là la périlleuse et « grande affaire » que de pouvoir y survivre…
Loc : 01 53 05 19 19




« L’identité nationale » en voilà bien une illustration, démasquée par cette pièce. Hé oui, ça existe… pour certains. C’est pas beau! Enfin, c’est pitoyable…
Lagarce aurait certainement été heureux de voir Mireille Hebstmeyere qui nous donne l’illusion d’improviser à partir des textes législatifs auxquels elle se réfère, et si élégante quand elle esquisse des pas de danse, et virevolte.