Salle d’attente d’après Catégorie 3.1 de Lars Norén, mise en scène de Krystian Lupa
La Colline – Théâtre National jusqu’au 4 février 2012
Quand deux maîtres du théâtre européen se rencontrent : le metteur en scène polonais Krystian Lupa et l’auteur dramaturge suédois Lars Norén, c’est à une expérience théâtrale titanesque à laquelle nous prenons part. Lupa adapte le texte radical de Norén « Catégorie 3.1 » dans une forme plus réduite intitulée « Salle d’attente » tout en restant fidèle à la langue et aux situations traumatiques, conflictuelles, et trash qu’il transfigure d’une fulgurance théâtrale au plus près de l’intime et de son exceptionnelle résonance.
En s’entourant de jeunes acteurs, initiés magistralement à l’improvisation, il nous plonge au coeur d’un groupe de marginaux qui, affranchi des codes sociaux et moraux, accède à une autre réalité humaine et à une vérité totale où s’abolit au fil de la représentation la double frontière : acteur/personnage, acteur/spectateur.
Ce matériau dramatique, occupe une place à part dans le travail de l’auteur suédois. Point de huit clos familial, de drame psychologique, mais la transposition des marges sociales (drogués, prostituées, alcooliques, psychotiques, SDF, chômeurs) avec lesquelles il s’est immergé qui lui permettent de circonscrire des îlots de perdition empreints de rituels où se créent alors un autre rapport au monde : sensible, terrible, lucide et subversif.
Un sous-sol aux murs et piliers tagués où un groupe d’exclus se rassemble et confronte dans une attente inexorable – entre un shoot d’héroïne, une bagarre, une provocation – leur errance, leurs blessures, leur empêchement, leur délire, leur autodestruction, et leur lucidité implacable face à une société aliénante et excluante. Des projections vidéo sur deux écrans suspendus filment sous un autre regard grossissant les digressions des protagonistes qui en accentuent la sensation de perte, de solitude et d’emprise hypnotique.
La pièce est une longue traversée de répliques et d’actions d’une intensité incroyable, sans trame narrative, qui viennent bousculer le spectateur, soutenue par une ironie constante, une humanité incandescente et des critiques cinglantes.
D’une saisissante suggestion, elle nous renvoie à la symbolique de la chute qui fait naitre un sentiment compassionnel et une ouverture émotionnelle.
Un spectacle remuant et émouvant porté par une troupe de comédiens à l’unisson : Anthony Boullonnois, Audrey Cavelius, Claire Deutsch, Thibaut Evrard, Pierre-François Garel, Adeline Guillot, David Houri, Aurore Jecker, Charlotte Krenz, Lucas Partensky, Guillaume Ravoire, Lola Riccaboni, Mélodie Richard, Alexandre Ruby, Matthieu Sampeur.
Et à la fin, lorsqu’ils viennent tous s’asseoir sur le bord de scène et planter leur regard dans celui du public encore transi, le passage de témoin est advenu entre la brûlure incarnée de ces destins humains brisés et son écho extrême.
-Amaury Jacquet-
Categorie: Spectacles/Théâtre










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