Vengeances, un livre de Philippe Djian
Publié le 6 juin 2011 aux Editions Gallimard
Avec vengeances, titre qui claque à l’instar d’Incidences, Impardonnables, Impuretés, Philippe Djian poursuit brillamment son questionnement âpre, noir et implacable de notre monde. Dans une langue et un rythme d’une maîtrise absolue, au plus près de ses personnages et de leur quête humaine, l’écrivain confronte deux générations, la sienne et celle des 18-20 ans, et pointe, en miroir, ses idéaux, ses turbulences, ses désillusions, ses errements, ses blessures, et ses zones d’ombre.
Marc, un plasticien désabusé d’une cinquantaine d’années, est dévasté par le suicide d’Alexandre, son fils de 18 ans. Elisabeth, sa seconde femme, lassée de son désespoir noyé dans l’alcool, finit par le quitter. Entouré et soutenu par son fidèle agent Michel et sa femme Anne, ses amis depuis 30 ans, il se remet toutefois à créer. Un soir dans le métro, Marc porte secours à une jeune fille, Gloria, complètement saoule et décide de la ramener chez lui. Au matin, elle casse tout avant de disparaître. Retrouvée par Michel, elle se révèle être la dernière petite amie d’Alexandre et n’a pas de domicile fixe. Cherchant à comprendre et à réparer la mort de son fils, Marc lui propose alors de l’héberger. La jeune femme accepte la proposition et dans une atmosphère de plus en plus lourde, Gloria, va s’immiscer et manipuler la vie de chacun pour mettre à mal leur faiblesse, leur renoncement et leur certitude.
D’une plume percutante, ironique, et incisive, Djian n’a pas son pareil pour dépeindre la perdition du couple, de la famille, de l’adolescence, de la sphère amicale où chacun se débat avec ses excès, ses manques, ses pulsions, sa culpabilité et son désenchantement, là où le vide rode et consume inexorablement.
« Les plus atteints étaient les plus jeunes, sans nul doute, ceux qui avaient une vingtaine d’années. Environ. Il suffisait de les regarder. Je l’avais réellement compris lors d’une petite réception chez nos voisins, quelques jours avant Noël. Lorsque mon fils de dix-huit ans, Alexandre, avait médusé, puis terrifié l’assistance en se tirant froidement une balle dans la tête. En s’effondrant sur le buffet. J’étais rentré à la maison, avait réveillé Elisabeth – l’avait secouée, arrachée à son somnifère. « Regarde, Elisabeth ! Regarde ! lui avais-je fait d’une voix faible, encore tremblante. Regarde ce qui vient d’arriver. Regarde ce sang sur mes mains ! » A l’entendre, je m’étais mis à pleurer comme une fontaine au moment où j’avais prononcé ces mots. Incapable de rester au sec durant des jours. »
On retrouve dans cet opus les thèmes propres à son oeuvre : le sexe, l’alcool, la drogue, la solitude, l’introspection, les relations parents/adolescent, l’usure existentielle et décadente.
Le roman alterne deux voix narratives, une à la troisième personne, l’autre à la première (celle de Marc) et offre au lecteur ces différents point de vue déployés sous forme de séquences cinématographiques mais aussi oniriques, elliptiques avec des ruptures de temps, de lieux et de situations parfaitement orchestrées.
Un livre tendu et captivant où Djian s’affirme par son style vibratoire comme un portraitiste affûté d’une époque désincarnée…
-Amaury Jacquet-





