Yaacobi et Leidental de Hanokl Levin
Cette pièce s’articule autour d’un trio amoureux insolite dans lequel deux amis pour s’éloigner l’un de l’autre ne trouvent pas mieux que de s’émoustiller de la même femme.
Ce ne pourrait être qu’une comédie très sentimentale et légère mais ce serait sans compter l’humour provocateur de Hanokh Levin, dramaturge israélien, où la farce, l’absurde, la dérision font exploser l’histoire proprement dite.
Tout commence par la décision de Yaacobi de quitter son ami de toujours Leidental et de partir à la quête de l’âme soeur avec cette volonté de se donner à la vie à corps et à cris.
Il rencontre Ruth aux formes sensuelles et généreuses, laquelle aspire de tout son être à la musique. En se persuadant qu’il en est amoureux, il l’épouse.
Pendant tout ce temps, son ami Leidental, déboussolé, s’accroche à son refus d’être seul et les colle. Ainsi, le jour des noces, il s’offre en cadeau de mariage.
Le temps passe et à l’euphorie de la première heure, succède chez Yaacobi le regret du célibat et des parties de dominos avec son meilleur ami.
C’est que la quotidienneté, banale et sans issue, est passée par là laissant les protagonistes désemparés avec cette question en suspension : qu’est-ce que le bonheur ?
A cette question qui les taraude, l’auteur sous une apparente frivolité pointe les grandes questions existentielles à travers le parcours de ces trois personnages : l’amitié, la rivalité, le choix, l’amour, le mariage, le sens de l’existence.
Il en tire une fable amère sur les mauvais sentiments et les comportements veules qui évitent aux êtres d’affronter leur solitude et leur médiocrité.
En trente tableaux et douze chansons, la pièce nous plonge au coeur des méandres de l’âme monstrueusement humaine et tire sa force de l’agitation loufoque qui anime les acteurs autant que de la tendresse indéfectible qui contre, toute évidence, les unit.
Se croyant obligés – pour survivre – de se conformer aux normes individualistes (et parfois obscènes) du système, ils s’essayent au mensonge, à l’humiliation… Ils s’engagent sur les pentes savonneuses de l’illusion espérant que ce sentiment d’exister leur apporte quelque chose avant qu’ils ne disparaissent.
Le texte est un jeu risqué à mettre en scène car il louvoie sans cesse entre le dérisoire et le trivial, la virulence et la poésie, et peut facilement basculer vers le mauvais goût.
Mais le metteur en scène Frédéric Bélier-Garcia très inspiré, en prenant le parti pris de jouer frénétiquement la farce appuyée et décalée, permet aux comédiens avec une énergie folle de s’adapter aisément et naturellement à la gesticulation clownesque de leurs corps et à la désarticulation burlesque du propos. Et c’est d’une efficacité redoutable où la gravité du texte n’en est que plus soulignée et la grâce du jeu révélée en y évitant toute vulgarité.
La dénonciation pleine d’ironie est alors à son paroxysme où les efforts des personnages qu’ils font pour nous convaincre qu’ils sont heureux, amoureux, et valeureux, sont savoureux et pathétiques mais aussi foncièrement humains.
Les comédiens sont formidables et dans une synergie parfaitement équilibrée où Manuel Le Lièvre (Yaacobi) est attachant, David Migoet (Leidental) fin et lunaire, Angnès Pontier (Ruth) prête à tout et toujours juste.
De l’art de jouer et de savoir mettre en scène la comédie du désespoir, drôle parce qu’elle est émouvante et cruelle parce qu’elle est exagérément humaine, n’est-ce pas là l’apothéose…
-Amaury Jacquet-
Jusqu’au 26 février 2010
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