La part manquante, un livre de Christian Bobin

Bobin, c’est celui qui apporte la touche épurée dans cet univers qui en manque.

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Christian Bobin – La part manquante

 Publié aux Editions Gallimard

98 p – 4,50 €

Dimanche dernier, il est arrivé une chose bien étrange. Alors que je somnolais, étendue nonchalamment sur un transat au bord d’une piscine à peine occupée, croupissant sous une chaleur étonnamment accablante pour un début de soirée, je fus dérangée par les rires d’un bambin que j’entendais barbouiller dans l’eau depuis un long moment déjà. Ouvrant à demi l’œil, agacée il faut l’admettre, je vis que son père s’amusait à l’éclabousser, jouette. La scène était d’une futilité somme toute insignifiante. Sauf que – et j’en fus estomaquée ! l’enfant riait de bon cœur. En fait – il riait tant et si bien, d’une force et avec une telle candeur, que j’en fus profondément troublée. Car il me semblait assister là au premier fou rire d’une vie. Je me suis demandé si ce gamin de quelques mois se souviendrait de cet instant lorsque, dans trente ans, il aurait mon âge – et moi le double. L’idée m’a attristée. Le spectacle était d’une telle authenticité qu’il aurait mérité de rester graver dans nos mémoires. Dans celle de l’enfant – pour l’avoir vécu ; dans la mienne – pour en avoir été le témoin. Et tel un Lamartine – à un lac près ; pestant contre le temps qui emporte toute merveille en ce monde, j’ai songé à Christian Bobin.

Bobin plein la tête donc – et désirant me détourner d’une vision qui en allait jusqu’à chambouler mon âme et perturber ma raison, j’ai attrapé Le Nouvel Obs qui traînait là et me suis mise à le feuilleter. Et – alors que le doigt leste, je passais distraitement les titres en revue, quelle ne fut ma stupéfaction de voir soudain, trônant dans sa superbe en page 72 du magazine, Christian Bobin lui-même ! Une interview d’une page lui était accordée. Le brave, tout sourire, les bras chargés de bûches, se laissait prendre au jeu le temps d’un cliché, accueillant dans sa maison du Creusot. Pour une coïncidence, elle était assez troublante et il faut croire qu’effectivement – et comme dirait l’autre, Dieu ne joue pas aux dés.

Car si je me suis ainsi empressée d’écrire une chronique sur le célèbre Bourguignon, c’est parce que l’article du Nouvel Obs laissait entendre que dans le milieu, Bobin joue à du seul contre tous. J’en avais eu vent et il est vrai – les critiques à son égard sont virulentes. Mon coup de cœur 2012 s’en prend plein la face et traîne telle une pâture parmi la horde de sceptiques vomissant leur mépris de la candeur que Bobin incarne dans ses écrits. Bobin s’en dit conscient mais choisit de les ignorer – le saint homme. J’approuve. Sans parvenir toutefois à m’empêcher de vouloir rappeler l’intérêt d’un écrivain comme Bobin dans un monde (francophone) où la littérature (francophone) est devenue d’un mainstream émétique.

Bobin, c’est celui qui apporte la touche épurée dans cet univers qui en manque. Il est celui par qui le plus platonique des instants peut se transformer en fantasme le plus grand. Bobin, c’est en fait celui qui, pour décrire la scène qui s’est jouée sous mes yeux ce dimanche-là, aurait écrit quelque chose comme ça.

Dans le service des enfants, tout aussi sûrement que dans la solitude, vous retrouvez la présence innombrable, l’émerveillement. L’émerveillement n’est pas l’oubli de la mort, mais la capacité de la contempler comme tout le reste, comme l’amer et le sombre : dans la brûlure d’une première fois, dans la fraîcheur d’une connaissance sans précédent (…) Dans ce qui est on voit ce qui manque. Dans le rire on rejoint ce qui manque. (Christian Bobin, La part manquante, Paris, Gallimard, 1989, pp.30-31)

Bobin, c’est un écrivain à part. Un poète qui a réinventé la poésie et l’a fait renaître. Il lui a donné sa forme actuelle. Il l’a adaptée à une époque ; à une génération qui ne s’y intéressait plus. Il en a fait une merveille. Un brin de saveur et une touche d’amour qui manquent tant – mais tant.

Un nouveau souffle.

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Mehtap a créé A Book to Kill en août 2013, sur un coup de tête, par passion des livres et pour passer le temps. Elle y publie une chronique littéraire chaque mardi sur un style personnel et concis. L'une de ses plumes préférées est celle de l'écrivain français Charles Dantzig. Son blog littéraire est accessible via l’adresse suivante : http://abooktokill.wordpress.com/

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