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Publié aux Editions de Minuit

Le 12 février 1958, et réédité en 1961 et en 2008.

Contrairement à ce qui se dit, être issu de l’immigration ne présente pas que des inconvénients. La double identité qui résulte de l’exil charme et attire les autochtones. Et je n’exagère pas en parlant d’attrait, je l’ai vécu : elle fascine. Le temps permettant d’analyser la vie sereinement, je réalise que mon identité – chez moi – triple a été chez certains la principale raison de leur intérêt à mon égard. Etrange, mais oui ! je prends. Car il y a un fameux avantage à susciter le respect. Ne prenez pas cette constatation pour un reproche : elle est son contraire. Ceux qui ont vécu une vie similaire à la mienne comprendront.

En littérature, le phénomène est courant. L’étranger a toujours séduit. Parfois jusqu’à frôler la limite à ne pas franchir ; celle du cliché. Pierre Loti en est un parfait exemple, lui qui ne jurait que par le doux nom que portait ma tout aussi douce tante Hatice – l’un des plus beaux qui soient. Et pour une raison que je ne m’explique pas, la lecture de La question du journaliste communiste et révolutionnaire français Henri Alleg m’a ramenée à ce constat.

Car il semblerait qu’Henri Alleg (décédé le 17 juillet 2013) ait été l’un de ces personnages que le phénomène touche. C’est ce qui explique par ailleurs sa grandeur. Je conçois que mon impression puisse être erronée. Il n’empêche qu’en terminant le récit de ses supplices, c’est à cette conclusion que j’en suis arrivée. Il y a chez Alleg cette estime de l’Algérie – ses habitants, sa culture – qui nous fait penser qu’indubitablement, il en est amoureux. Une fierté dont il ne démord jamais. « Il m’arrivait de croiser dans le couloir des prisonniers musulmans, qui rejoignaient leur prison collective ou leur cellule (…) Ils comprenaient que, comme eux, j’avais été torturé et ils me saluaient au passage (…) Et dans leurs yeux, je lisais une solidarité, une amitié, une confiance si totales que je me sentais fier, justement parce que j’étais Européen, d’avoir ma place parmi eux. » (Henri Alleg, La question, Paris, Les Editions de Minuit, 1958, p.77)

Henri Alleg, directeur d’Alger républicain – proche du parti communiste algérien, se doit de passer dans la clandestinité le jour où son quotidien est interdit de publication. Arrêté et séquestré dans la banlieue d’Alger en 1957, il est torturé pendant un mois avant d’être interné dans différentes prisons algériennes. Au cours de sa dernière détention, il rédige « La question » où il revient sur les sévices physiques dont il a été à la fois le témoin et la victime durant sa séquestration. Dissimulant les pages au fur et à mesure qu’il les écrit, il parvient à les transmettre à ses avocats sous forme de bouts de papiers pliés. Sa femme s’occupera de leur retranscription et de leur publication. Edité, censuré, saisi, l’ouvrage passera par toutes les cases de celles qui forgent les grandes œuvres de l’Humanité. « La question » est l’un des témoignages les plus frappants, les plus marquants – les plus émétiques, aussi – d’une page sombre de l’Histoire : celle de la torture qui a sévi durant la guerre d’Algérie.

La lecture de  La question devrait être imposée à tous les élèves du secondaire. Le récit d’Henri Alleg est un de ceux qui doivent être lus à l’âge où le questionnement connaît ses premiers émois. On y retrouve tout ce qui encense un « J’accuse », à la différence près que la vie d’Alleg, elle, a justifié son texte. N’importe laquelle de ses biographies – et Internet en regorge ! – pourrait le confirmer.

La vie d’Alleg est une de celles qui vous fait reconsidérer la vôtre avec recul ; une de ces vies dont la fatalité a bâti la supériorité. Puis, bon ! que rajouter ? Il y a des vies qui ne se critiquent pas, tout simplement.

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