Le cas Eduard Einstein, un roman de Laurent Seksik

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Je suis fascinée par les personnalités complexes. La norme m’ennuie. Ce que j’aime, ce sont les gens à part, au cerveau si différent qu’ils en paient le prix. Ils me fascinent parce que leurs pensées sont ailleurs et leur vie, trouble. Je les vois comme des espèces de génies non reconnus. Un peu comme Eduard Einstein.

Eduard Einstein est le fils cadet de son illustre père. Et – pour son plus grand malheur – sa vie se résume à ce lien de parenté. Tenter d’en savoir plus sur Eduard Einstein, c’est devoir mettre à jour ses relations avec ce paternel qu’il disait détester. Et Laurent Seksik l’a très bien compris. « Le cas Eduard Einstein » revient sur ce pan méconnu de la vie d’Albert Einstein : la confrontation à la schizophrénie d’un fils. Seksik démontre que face à la maladie d’un enfant, on ne vit pas, on survit. Et il n’en va pas autrement pour le plus grand génie du vingtième siècle. Cette monotonie latente qui se cache à l’ombre de sa vie nous est dévoilée dans ce roman bouleversant qui devrait être primé d’ici peu – il ne peut en être autrement.

« Le cas Eduard Einstein », c’est un livre sur le désespoir. Le désespoir d’une famille brisée – qui n’a de famille que le nom. La tristesse de trois êtres divisés que le destin réunit autour de la maladie. C’est un livre sur le fils Einstein. Sur le couple Einstein, aussi – un couple qui n’est plus. Et le livre expose les ressentiments du père, de la mère et du fils – une aigreur amplifiée par le constat de leur impuissance face à la maladie mentale.
[pull_quote_left]un voile levé sur l’amertume d’un fils aux prises avec un père trop absent, trop coupable, trop imposant. Trop étranger. Trop tout.[/pull_quote_left]

« Le cas Eduard Einstein », c’est un hommage à un génie trop peu connu : Mileva Maric. La première femme d’Albert Einstein a sacrifié son talent et son ambition pour se consacrer à son fils et pour permettre à Albert de devenir Einstein. Elle – si brillante ! – qui avait été la seule fille de sa promotion à être admise à l’Ecole Polytechnique de Zurich un temps, n’aura commis qu’une erreur : s’amouracher d’un homme. Un homme qui l’abandonnera pour une autre. Elle finira ses jours seule, dans la maladie et la dépression. Méconnue. Une erreur scellant un destin. Un gâchis. Un gâchis qui laisse un goût amer. Une amertume difficile à oublier ; une perte pour la glorification des femmes.

« Le cas Eduard Einstein », c’est un voile levé sur l’amertume d’un fils aux prises avec un père trop absent, trop coupable, trop imposant. Trop étranger. Trop tout. Un père qui n’a pas joué son rôle et qui a fait de l’ombre à son fils ; à la terre entière. « Avoir pour père le génie du siècle ne m’a jamais servi à rien. » Albert Einstein n’aura pas été de ce monde pour l’entendre – et tant mieux. Car y a-t-il pire chose pour un père que de savoir qu’il n’a pas profité à son enfant ? Et son fils de traîner cette amertume avec accalmie jusqu’à sa mort ; dans cet hôpital psychiatrique où il passera plus de la moitié de sa vie.

Et il y a cette photo. Cette photo prise lors de l’unique visite d’Albert à Eduard et reprise en couverture du roman. Cette photo qui en dit long. Très long sur leur relation. Le manque d’intérêt chez l’un ; l’accablement chez l’autre. Peut-être. Un cas et un père dépassé par ce cas. On y lit l’abandon sur son visage. Une compréhension sur le tard : la tentative de réconciliation est vouée à l’échec parce que la relation est trop endommagée pour être sauvée. Parfois, il est vraiment trop tard. L’irréversibilité ; l’impuissance – encore. « Il est des malheurs auxquels on ne peut rien. On ne peut blâmer ni soi ni personne. Il range dans cette catégorie le mal qui frappe Eduard. Son chagrin se double d’un sentiment d’impuissance. Mais il ne ressent pas une once de culpabilité. Il garde la certitude que sa seule présence, la moindre de ses actions aggraverait l’état de son fils. La seule évocation de son nom agit comme un brasier dans l’esprit d’Eduard. » (Laurent Seksik, Le cas Eduard Einstein, Paris, Flammarion, 2013, p.164)
La vie, quoi.

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Mehtap a créé A Book to Kill en août 2013, sur un coup de tête, par passion des livres et pour passer le temps. Elle y publie une chronique littéraire chaque mardi sur un style personnel et concis. L'une de ses plumes préférées est celle de l'écrivain français Charles Dantzig. Son blog littéraire est accessible via l’adresse suivante : http://abooktokill.wordpress.com/

3 COMMENTAIRES

  1. Ce livre, écrit remarquablement par Laurent Seksik, nous dévoile la face cachée du génie connu mondialement Albert Einstein. Qui connaît la vie privée de ce grand homme ? L’auteur nous dévoile tout, dans les moindres détails. Comme l’écrit si bien Mehtab, ce livre rend hommage à la mère d’Eduard qui a tout tenté pour sauver son fils mais surtout à Eduard, fils rejeté par son père dès le plus jeune âge. C’est un peu comme si Eduard a payé de sa vie le génie de son père. L’origine de sa souffrance est ancrée en son géniteur.
    Un génie, un fou. Une vie brillante pour l’un, un calvaire pour l’autre. Aussi évident que l’équation E=MC2…
    L’auteur, qui est également médecin, nous explique très bien l’énorme et insoutenable souffrance morale d’Eduard d’un côté et de l’autre le pourquoi de l’abandon du père qui était en constante relation avec Freud et qui n’a jamais parlé à Freud de son propre fils. Le génie se transforme alors en monstre.
    Et la vie d’Eduard n’est plus qu’un cauchemar. Il restera enfermé de nombreuses années en hôpital psychiatrique, abandonné de tous.
    Vraiment un livre poignant qui rétablit une vérité pas forcément belle à regarder…

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