Le Tartuffe sous haute tension de Peter Stein

Le Tartuffe sous haute tension de Peter Stein
Le Tartuffe de Molière, mise en scène Peter Stein, photo DR

Le Tartuffe sous haute tension de Peter Stein

Peter Stein a été directeur de la Schaubühne à Berlin de 1970 à 1987. Grande figure du théâtre européen, ce metteur en scène allemand n’a pas peur des défis : Tchekhov, Schiller, Sophocle, Brecht ou encore Goethe avec l’intégrale de Faust en 23h de représentation. Aujourd’hui, c’est à Molière qu’il s’attaque et son Tartuffe en confiant le rôle titre à Pierre Arditi et à Jacques Weber (qu’il avait déjà mis en scène dans Krapp), celui d’Orgon, réunis sur scène pour la première fois.

On connait tous ce grand classique du répertoire qui raconte une histoire familiale au bord de l’explosion où l’intrus se révèle l’élément révélateur et perturbateur du malaise qui y règne.

Comédie noire et satirique par excellence, nous assistons à la déflagration d’une famille qui voit le patriarche, Orgon, se placer sous la coupe d’un homme providentiel jusqu’à en perdre tout discernement. Et où chacun des membres devient alors la cible collatérale se trouvant pris dans la tourmente de ses propres obsessions : la raison, la passion, le péché, la culpabilité, la jalousie.

La mise en scène affûtée de Peter Stein donne toute sa mesure au jeu de miroir des personnages et à cette situation d’emprise qui voit un homme profiter de la fêlure d’un autre pour en abuser et le manipuler à sa guise. Centrée sur le texte, porteur de doubles sens, de questionnements, d’incertitudes, elle creuse sans relâche les ressorts intimes et familiaux qui permettent l’imposture.

Un jeu de miroir

Le plateau s’ouvre sur une scène de bal donnée au rez-de-chaussée d’un vaste et bel intérieur blanc (scénographie de Ferdinand Woegerbauer sous des lumières de François Menou) dont la hauteur des murs laissent entrevoir une verrière et un couloir à l’étage avec des chambres et où les personnages s’isolent dans un instant de repli.

Au sol, un marbre blanc et une grande pièce décorée de quelques meubles de choix : des assises, un petit bureau pour le maître de maison et, la table recouverte d’une nappe, sous laquelle Orgon dans la scène finale et emblématique se dissimulera pour confondre le faux dévot imposteur.

Cette représentation épurée de la maison d’Orgon, lieu assiégé par le faux dévot Tartuffe, installe d’un seul regard tout l’enjeu dramatique focalisé sur les protagonistes et leur déséquilibre aux prises avec la surenchère de leurs émotions malmenées.

Des âmes en souffrance

Madame Pernelle assène ses reproches à toute la maisonnée dont elle critique sans vergogne la vie dissolue, leur opposant la sage conduite de Tartuffe, homme bienfaiteur devant l’éternel qu’Orgon a recueilli chez lui. Convoitant la fortune, les biens, ainsi que la femme de son hôte, l’hypocrite imposteur réussit si bien à le manipuler qu’il se voit proposer d’épouser Mariane, la propre fille d’Orgon. Décidée à agir afin de prouver à son mari l’imposture du malotru, Elmire le piège et le confond, mais entre temps ce dernier se sera déjà emparé de tous les biens d’Orgon et aura déjà assouvi presque tous ses vices.

De cette œuvre foisonnante et percutante dans l’analyse et l’observation des comportements humains, le metteur en scène scrute la psychologie des personnages où à travers le processus et les enjeux de la manipulation, se met à jour les non-dits, l’état de frustration, d’aveuglement et de délitement de la famille qui a contribué à l’intrusion et au déploiement de l’esprit fourbe et manipulateur. Des âmes en souffrance qui donnent lieu à des scènes marquantes à l’atmosphère pesante où chacun se débat face au trouble et à l’envoutement du prédateur.

La distribution est au diapason emmenée par un Pierre Arditi excellent dont l’emprise trouble et inquiétante n’en est que plus sournoise, tandis qu’Isabelle Gelinas se montre intense en épouse à la fois forte et déstabilisée. Quant à Orgon (Jacques Weber), il est d’une présence souveraine entre l’affirmation de son statut de chef de famille et son aveuglement à son gourou.

INFOS

Dates : Depuis le 14 septembre 2018 l Lieu Théâtre de la Porte Saint-Martin (Paris)
Metteur en scène : Peter Stein

Note
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

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