
Neuf ans après L’Étreinte, Jim et Laurent Bonneau remettent le couvert. Trois cent vingt-huit pages, une maison à vider à Saint-Jean-de-Luz, trois copains de trente ans et un père mort qui se met à laisser des messages collés au miroir de la salle de bain. Les Adieux ne durent jamais paraît le 1er juillet chez Grand Angle. Récit d’une lecture qu’on n’attendait pas comme ça.
Ce qu’on laisse traîner
Tout part d’un objet ridicule. Un post-it. Carré jaune, parfois orange, qu’on colle sur un frigo pour rappeler le numéro du plombier ou la liste des courses. Personne n’archive un post-it. Personne ne lui prête d’importance au-delà de la semaine. C’est précisément là que Jim place sa fissure : et si la mort écrivait là-dedans ? Pas dans une lettre solennelle, pas dans un testament notarié — sur cette matière la plus précaire qui soit, conçue pour décoller en quelques jours.
La première phrase qui apparaît sur le miroir de Mattéo tient en cinq mots. « Je suis toujours en vie. » Le lendemain, un nouveau post-it. Le surlendemain encore. On ne dira pas ici qui écrit ces messages, ni pourquoi. Le livre prend trois cents pages pour s’en approcher, et c’est ce délitement progressif qui constitue son rythme. Les post-it n’ont pas d’heure, pas de signature, pas de logique. Ils tiennent par leur propre absurdité : ce qu’une personne morte aurait écrit en passant, comme un message Slack laissé à la cantonade. Une écriture cassée du quotidien, qui survit moins par sa profondeur que par son insignifiance même.
Trois mecs, une maison, le Sud-Ouest
Mattéo a perdu son père il y a trois ans. La nouvelle ne l’avait pas remué : la famille n’a jamais été son fort, et l’amour filial encore moins. Trois ans plus tard, la maison paternelle à Saint-Jean-de-Luz doit être vidée pour être mise en vente. Mattéo embarque Victor et Lennon, ses deux amis de toujours, et le trio descend vers le Pays basque. Le road trip suit ses lois familières : la mécanique lâche, les fêtes de village s’éternisent, on rate des concerts, on dort trop peu.
Jim aime ces trios masculins de trentenaires, on l’avait déjà vu dans Une nuit à Rome. Ici, l’enjeu n’est plus tout à fait l’amour ou le manque d’amour. C’est la question, plus opaque, de ce qu’on hérite quand on n’a presque rien connu de celui dont on hérite. Mattéo n’a cure de son père biologique. Le scénariste résume le personnage par cette formule, qui en dit long sur la tonalité du livre. Reste un homme jeune, plutôt tortueux, qui fait semblant de ranger des cartons et qui, à la première nuit dans la maison, trouve l’endroit à la fois étranger et familier — les deux à la même seconde.
Le Pays basque n’est pas un décor neutre. La lumière y est crue le matin, douce le soir, et la mer y abrite des disparitions définitives. Celle du père de Mattéo, notamment, dont le corps n’a jamais été retrouvé.
Après L’Étreinte, la liberté du format-roman
En 2017, les mêmes auteurs avaient signé L’Étreinte. Beaux-Arts Magazine avait écrit « bouleversant ». France Inter avait parlé d’une « pure merveille ». L’album s’était vendu à vingt-cinq mille exemplaires — chiffre considérable pour un roman graphique sans série derrière. Restait à savoir ce que Jim et Bonneau feraient ensuite, après une telle réception. Réponse : trois cent vingt-huit pages, sans pagination imposée par l’éditeur, sans contrainte d’arc narratif tendu vers une chute commerciale. Seize mois de travail pour Bonneau, huit heures par jour, avec la même tonalité de liberté qu’ils s’étaient déjà offerte.
La genèse de l’album est elle-même étrange. En novembre 2023, Bonneau envoie spontanément à Jim une dizaine de planches déjà dessinées : la scène du pneu crevé qui ouvrira le road trip vers le Pays basque. Pas de scénario, pas de plan, pas de découpage — une matière. Jim repart de là, l’élargit, l’oriente. Les deux auteurs résument leur méthode en une phrase qui leur ressemble : « Nous jouons à nous amuser, à nous épater, à nous faire peur. »
Le format obtenu n’est plus celui d’un album BD au sens classique. C’est celui d’un roman graphique de durée, à lire d’un seul tenant un dimanche d’été, comme on lit le Quartier lointain de Taniguchi. La pagination ne se compte plus en planches : elle se compte en immersion.
La lumière de Bonneau
Laurent Bonneau, qui n’a que trente-huit ans, est passé par l’ENSAD de Paris en section photo-vidéo. Ça se voit. Ses cadrages doivent autant au repérage de cinéaste qu’au crayonné de bédéiste : plans très larges sur la maison vide, gros plans frontaux sur les visages qui mentent, raccords dans le mouvement, hors-champs travaillés. La palette tire vers l’ocre, le sable, la terre cuite, avec quelques bleus profonds réservés aux scènes de nuit.
Bonneau vit dans les Pyrénées-Orientales depuis plusieurs années, et il connaît cette lumière du Sud-Ouest qu’aucun filtre numérique ne reproduit. Sur les planches dévoilées en preview par Bamboo, on retrouve ses obsessions de toujours : la maison comme personnage, la peau saisie au plus près, le silence comme matière graphique. Le post-it, lui, tient dans la composition comme une tache de couleur fluo qui agresse le reste. Volontairement. C’est le seul élément du livre qui refuse l’ocre.
Une rentrée à part
On ignore encore, à la lecture des vingt-cinq planches mises en preview, si la promesse fantastique du livre se tient sur trois cents pages. On sait en revanche que Jim n’a jamais autant écrit autour du père absent — son thème souterrain de toujours, déjà présent dans Une nuit à Rome et De beaux moments — et que Bonneau n’a jamais autant pris son temps pour habiter un récit.
Les Adieux ne durent jamais sera l’un des rendez-vous BD de l’été 2026. Un livre conçu pour ce moment précis où on range les affaires de quelqu’un qu’on n’a pas vraiment connu, et où on se rend compte, en ouvrant un tiroir, qu’on cherche quand même quelque chose. Une trace. Un mot. Une preuve. Le post-it est un objet conçu pour disparaître. Ce livre, justement, refuse qu’il disparaisse.
📇 FICHE ÉDITEUR
| Scénario | Jim (Thierry Terrasson) |
| Dessin & couleurs | Laurent Bonneau |
| Éditeur | Grand Angle (Bamboo Édition) |
| Date de sortie | 1er juillet 2025 |
| Prix | 29,99 € |
| ISBN | 979-10-411-0776-5 |
| Pagination | 328 pages |
| Format | Histoire complète, cartonné, 22,1 × 29,9 cm |