
[BD] Innocent III – L’hérésie cathare, de Bernard Lecomte, Rémi Beaupré & Christophe Babonneau (Glénat)

Voilà un sujet rare au rayon franco-belge : la bande dessinée historique s’aventure cette fois sur les terrains glissants du XIIIe siècle papal. Le 24 juin 2026 paraît chez Glénat, dans la collection Un pape dans l’histoire, le dixième volet de la série, Innocent III – L’hérésie cathare, signé par Bernard Lecomte et Rémi Beaupré au scénario, et Christophe Babonneau au dessin. Une fresque de 56 pages au format 24×32 cm qui s’attaque à l’un des pontificats les plus structurants – et les plus discutés – de l’histoire de l’Occident chrétien.
Élu en 1198 à trente-sept ans, Lotario dei Conti di Segni, devenu Innocent III, occupe la chaire de saint Pierre pendant dix-huit ans. Juriste formé à Bologne et Paris, conscient de l’érosion politique de la papauté face aux royaumes naissants, il consacre son règne à reconstruire l’autorité romaine sur la chrétienté. C’est lui qui lance la croisade contre les Albigeois, convoque le concile œcuménique du Latran IV et fixe pour des siècles les contours de la vie catholique : confession annuelle obligatoire, statut des juifs et des musulmans, encadrement des évêques.
C’est sur ce socle dense que Lecomte et Beaupré bâtissent leur récit. Bernard Lecomte, journaliste et historien spécialiste du christianisme, ancien rédacteur en chef de La Vie et grand reporter à L’Express, signe depuis vingt ans des essais de référence sur les papes : il connaît la matière vaticane sur le bout des doigts. Avec Beaupré à ses côtés pour rythmer le scénario, le tandem évite l’écueil hagiographique. Plutôt qu’un portrait monolithique, c’est l’homme d’État qui apparaît – diplomate, manœuvrier, parfois acculé, capable d’envoyer ses légats négocier dans le Midi avant de lâcher Simon de Montfort sur Béziers et Carcassonne.
Le récit circule entre les chancelleries romaines et les sénéchaussées occitanes par l’entremise d’un personnage central, Bertrand de Castanet, jeune ecclésiastique envoyé en mission auprès des cathares. Son parcours fait office de fil rouge : il offre au lecteur un point d’ancrage incarné dans une matière qui, sans lui, resterait abstraite. On regrette toutefois que ce personnage, prometteur, reste un peu en retrait : davantage témoin que véritable moteur dramatique, il sert surtout de relais entre les grandes manœuvres, sans que son intimité ou ses dilemmes intérieurs soient pleinement explorés.
Côté dessin, Christophe Babonneau déploie un trait fluide aussi à l’aise dans les coursives du Latran que dans les rues étroites de Carcassonne ou les chevauchées à travers les vignobles du Languedoc. Les couleurs accompagnent ce parti pris d’historicité maîtrisée : ocres et bruns terreux pour le Midi, dorures byzantines pour le Vatican, gris froids pour les épisodes militaires. Le tout dans un format album cartonné qui laisse respirer les grands tableaux. Si la reconstitution force le respect, on aurait parfois aimé un découpage plus audacieux : la mise en page, sage et appliquée, privilégie la lisibilité documentaire au souffle épique.
Le tropisme du pape médiéval reste rare en bande dessinée francophone. Quand Dufaux et Xavier signaient Croisade au Lombard, l’angle était celui du chevalier ; Le Troisième Testament d’Alex Alice et Xavier Dorison flirtait avec le pouvoir clérical, mais via l’ésotérisme. Ici, les auteurs assument un biopic du pontife lui-même. Le concile du Latran IV, longue séquence centrale, est traité avec une rigueur de documentaire : on y croise saint Dominique encore inconnu, Pierre II d’Aragon avant Muret, les cardinaux et les évêques d’une chrétienté sur le point d’être codifiée pour des siècles. C’est là toute la force – et la limite – de l’album : cette séquence, passionnante sur le fond, se révèle aussi la plus statique, enchaînant les joutes verbales et les plans de chancellerie au détriment du mouvement.
Au sortir de la lecture, deux choses frappent : la densité du propos, qui exige d’accepter quelques pages chargées en texte, et la cohérence d’un récit qui refuse les facilités. C’est aussi sa principale réserve : à vouloir tout dire d’un pontificat foisonnant, l’album devient par moments aride, et l’émotion peine à affleurer sous l’érudition. Innocent III – L’hérésie cathare n’est pas un album léger : c’est un projet d’auteur exigeant, qui restitue la grandeur stratégique et la brutalité historique d’un pape convaincu de sauver l’Église en la rebâtissant de fond en comble. On le recommandera donc avant tout au lecteur curieux d’histoire des religions ou du Moyen Âge méridional, en sachant qu’il demandera, du grand public, un véritable effort d’attention.
À lire, pour les amateurs d’Histoire !
📖 Résumé de l’éditeur
Début du XIIIe siècle. Dans le Midi, la doctrine cathare gagne du terrain et défie l’autorité du Saint-Siège. Pour reprendre la main, le pape Innocent III dépêche sur place Bertrand de Castanet, jeune homme d’Église formé à la diplomatie, chargé d’évaluer la situation et de préparer la riposte. Mission politique, militaire et spirituelle à la fois, qui mènera son protagoniste au cœur de la croisade albigeoise. À travers ce parcours, l’album dresse, sur 56 pages, le portrait d’un pontife stratège et d’une Église en train de redéfinir son rôle dans l’Occident médiéval.
📚 FICHE ÉDITEUR
| Titre | Innocent III – L’hérésie cathare |
| Série | Un pape dans l’histoire – Tome 10 |
| Scénario | Bernard Lecomte, Rémi Beaupré |
| Dessin | Christophe Babonneau |
| Éditeur | Glénat |
| Format | Album cartonné, 240 × 320 mm, 56 pages, couleurs |
| Date de sortie | 24 juin 2026 |
| EAN | 9782344041178 |
| Prix | 16,00 € |