
[BD] Mudlarks – Charles Dickens, apprenti écrivain, de Philippe Charlot & Manu Cassier (Grand Angle)

Londres, 1824. Un enfant de douze ans franchit la porte d’une manufacture de cirage à Hungerford Stairs pour coller des étiquettes sur des pots de goudron parfumé. Son père croupit à la prison pour dettes de Marshalsea. Sa mère et ses frères et sœurs l’y ont rejoint. Lui, non — il faut bien que quelqu’un rapporte quelques shillings. L’enfant s’appelle Charles Dickens, et l’épisode est vrai. Il est aussi la matrice de Oliver Twist et de David Copperfield. C’est cet interstice biographique que Philippe Charlot choisit d’ouvrir dans Mudlarks, one-shot de 64 pages paru le 1er juillet 2026 chez Grand Angle, avec Manu Cassier au dessin. Deux auteurs qui se rencontrent pour la première fois autour d’un sujet chargé — l’enfance meurtrie de l’un des plus grands romanciers du XIXe siècle.
Londres, ombres sur la Tamise
Le récit s’ouvre dans une ville qui pue le charbon et le poisson. Charlot, on le connaît pour Le Train des orphelins, huit tomes avec Xavier Fourquemin, qui suivait des enfants abandonnés placés dans des familles américaines à la fin du XIXe. Il y a une continuité évidente : les enfants sans filet, la ville qui broie, la débrouille comme seule langue commune. Ici, la focale se resserre. Un point, une date, une biographie. La Tamise à marée basse, ses rives noires où grouille une population de gamins qu’on appelait mudlarks — les alouettes de la boue. Ils fouillaient la vase pour récupérer clous, bouts de charbon, morceaux de cordage tombés des cargaisons, tout ce qui pouvait être revendu au marché. Charlot s’appuie sur cette réalité documentée par les enquêtes sociales de Henry Mayhew quelques décennies plus tard — l’ouvrage London Labour and the London Poor décrit longuement leur quotidien. Le jeune Dickens en croise une petite bande, dont un certain Oliver, plus âgé, qui a fui un père voleur et violent. La rencontre nourrit toute la trame.
Charles adolescent, avant les romans
Le pari du scénario est délicat : montrer un futur écrivain en train de devenir écrivain, sans forcer la ficelle du « clin d’œil au lecteur cultivé ». Charlot évite pour l’essentiel le piège. Le jeune Charles n’écrit pas encore. Il regarde. Il écoute Oliver mentir avec talent aux passants pour leur soutirer une piécette. Il note les intonations, les postures, les figures marquantes de ce sous-monde londonien. Une réplique, glissée sans lourdeur — « Arnaqueur ou écrivain, c’est du pareil au même ! Il s’agit d’être crédible ! » — condense tout le programme : le romancier naîtra du même geste que le petit escroc. Le rapprochement est un peu appuyé, mais il tient parce que Charlot ne s’y arrête pas. Il préfère faire vivre son duo. Charles est timide, presque effacé ; Oliver a la faconde, l’énergie survivante, la loyauté abrupte des gosses qui n’ont rien. Ce qui manque, en revanche, c’est peut-être la peur. Le chroniqueur Regard critique notait début 2026 que l’album « semble vouloir rester trop sage », ne poussant pas l’aventure jusqu’à la vraie tension. On partage la réserve. La rue londonienne de 1824 était plus rude que ce que ces pages en donnent à voir.
Le trait de Cassier au ras des chaussures
Manu Cassier, ancien facteur reconverti au dessin, s’était fait remarquer par le deuxième volume de Facteur pour femmes avec Didier Quella-Guyot. Il a le trait rond, un sens du détail vestimentaire — les casquettes de laine, les redingotes râpées, les bottines trop grandes — et une manière de cadrer les visages presque à mi-hauteur, comme si l’on regardait le monde à travers les yeux d’un gamin. C’est un choix cohérent avec le propos. Le revers, c’est une joliesse qui traverse tout l’album. Les faces sont douces, les regards charmants ; on cherche parfois la crasse et on trouve un vernis. La colorisation numérique, en aplats propres, appuie ce décalage. Les bleus de nuit fonctionnent bien, les ambres du gaz de rue aussi ; mais les scènes de vase manquent de texture, comme si l’ordinateur avait lissé la boue avant de la coller aux mollets des personnages. Deux visages adultes — les deux pères, celui de Charles et celui d’Oliver — se ressemblent d’ailleurs assez pour qu’on hésite d’une case à l’autre. Détail, mais qui pèse sur un récit court.
Ce que la boue raconte d’une époque
Reste ce que la BD réussit, et qui n’est pas rien. Mudlarks installe, en 64 pages, une géographie sociale. Les workhouses, la Marshalsea, la Tamise et ses jetées, les rues de Camden Town où la famille Dickens finira par revenir : autant de lieux qui, un jour ou l’autre, deviendront des décors chez le romancier. Charlot documente sans professorer ; il glisse une information dans un dialogue, un tarif dans une case, une hiérarchie sociale dans un regard échangé. Ceux qui aiment le cousinage BD-littérature — la veine des Amours d’un géographe ou plus près, du Petit Prince de Sfar — y trouveront leur compte. Ceux qui espéraient une plongée frontale dans la misère de l’Angleterre pré-victorienne resteront sur leur faim. On referme l’album avec la sensation d’avoir lu un très bon prologue. Le grand livre de la jeunesse de Dickens, celui qui aurait la noirceur d’un chapitre de Bleak House, restait à écrire — Charlot en signe la version tendre, honnête, un peu trop lisse. Il faudra sans doute revenir à David Copperfield, ensuite, pour la texture manquante.
📖 Résumé de l’éditeur
Arnaqueur ou écrivain, c’est du pareil au même ! Il s’agit d’être crédible ! En 1824, monsieur Dickens père est jeté en prison pour dettes, avec sa femme et ses plus jeunes enfants. Son fils aîné, Charles, 12 ans, se retrouve livré à lui-même dans les bas-fonds de Londres. Il a dû quitter l’école et se voit contraint de travailler pour ramener quelques misérables piécettes à sa famille. Il peut dire adieu à ses rêves de gloire et d’écriture, le voilà voué à la misère et à l’exploitation. Sauf, peut-être, si son nouvel ami, enfant des rues, lui apprend à faire de sa propre vie un roman. Ça, c’est son affaire à Oliver. Avec le père qu’il a, la débrouille, il connaît.
📚 Fiche éditeur
| Scénario | Philippe Charlot |
| Dessin | Manu Cassier |
| Éditeur | Grand Angle (label Bamboo Édition) |
| Date de sortie | 1er juillet 2026 |
| Prix | 16,90 € |
| EAN | 9791041116652 |
| Pagination | 64 pages – one-shot |
| Format | Album cartonné, 222 × 300 mm, couleurs |