
[BD] Quiproquos – Tome 2 : Le Chaos dérisoire, de Constance Lagrange (Delcourt)

Avec Quiproquos – Tome 2 : Le Chaos dérisoire, Constance Lagrange poursuit chez Delcourt, dans la collection Pataquès, la série de gags lancée à l’automne 2025 avec L’Existence ridicule. Le principe est limpide : un quiproquo, ce vieil engrenage de comédie qui fait qu’on prend une chose pour une autre. Décliné par centaines, il devient un univers en soi — celui d’une autrice formée à l’école Émile Cohl de Lyon, repérée pour ses strips publiés sur Instagram, et qui sait, en trois ou quatre cases, tirer un sourire ou faire éclater un rire complice.
Sur le papier, l’exercice est casse-gueule : aligner cent gags muets ou presque, sans se répéter, sans tomber dans la facilité, en gardant à chaque chute la fraîcheur de la première. Constance Lagrange y parvient parce qu’elle n’oublie jamais que le quiproquo est, avant tout, une affaire visuelle. Ses dialogues se posent dans des décors épurés, ses personnages s’expriment autant par les yeux et les mains que par les bulles, et la chute tient souvent à un détail minuscule — un objet mal placé, un geste hors-temps, un mot qui rebondit sans atterrir. C’est ce sens de l’économie — pas un trait de trop, pas une réplique inutile — qui rapproche son humour des grands maîtres du gag dessiné, de Sempé à Lewis Trondheim, en passant par les pages d’humour absurde des journaux satiriques.
Avec ce deuxième volume sous-titré Le Chaos dérisoire, l’autrice resserre son propos. Le titre n’est pas un hasard : tout est dans l’ouïe sélective, dans cette habitude qu’on a tous de n’entendre que ce qu’on a envie d’entendre, et d’esquiver le reste d’une réplique de travers. Ses personnages parlent fort mais s’écoutent mal, se croisent sans se voir vraiment, et l’absurde s’invite alors par effraction, en quelques mots. Le rire qu’on en tire est doux, fraternel — celui d’un miroir tendu sans cruauté, qui dit moins notre bêtise que notre tendresse maladroite.
Graphiquement, l’album reste fidèle à l’identité visuelle du tome 1 : un format carré de 20 × 20 cm qui ressemble à un petit cube de plaisir, des aplats de couleurs douces qui contrastent avec la rugosité des situations, et un trait limpide qui doit autant à l’illustration jeunesse qu’à la BD d’humour contemporaine. Cent quatre pages plus tard, on referme le livre avec ce drôle de sentiment d’avoir feuilleté un carnet d’observation — celui d’une dessinatrice qui regarde le monde un peu de travers et nous le restitue avec gentillesse, sans jamais hausser le ton.
Quiproquos est en train de devenir, l’air de rien, l’une des séries de gags les plus rafraîchissantes du moment. Constance Lagrange — par ailleurs autrice de l’enquête graphique L’Innocent incompris – Patrick Dils, histoire d’une erreur judiciaire (Éditions du Faubourg, 2022) et du très remarqué Le Canari (Seuil, 2024) — confirme avec ce tome 2 qu’elle peut aussi bien tenir la chronique de fond que le strip percutant. Le plus joli tour de force du livre, finalement, c’est sa modestie : il ne prétend pas réinventer la comédie, il rappelle juste, à chaque page, qu’un bon quiproquo bien dessiné vaut bien des discours.
A lire !!
Un quiproquo est une méprise qui fait qu’on prend une chose pour une autre. Au pluriel, c’est désormais une série de recueils de gags qui ne se prennent pas pour autre chose que des gags irrésistiblement absurdes. Avoir l’ouïe sélective, volontairement ou non, on l’expérimente tous. Quiproquos tome 2 est un livre qui s’amuse à nous renvoyer notre image. Les méprises s’enchaînent et l’absurde vient troubler la réalité en quelques réparties. En s’inspirant d’une mécanique classique de comédie, Constance Lagrange parvient à décliner les malentendus et à nous surprendre à chaque fois avec un art consommé de la chute.
| Date de parution : 7 mai 2026 Scénario : Constance Lagrange Dessin : Constance Lagrange Couleurs : Constance Lagrange Éditeur : Delcourt Collection : Pataquès Format / Pages : 20 × 20 cm – 104 pages |
Prix indicatif : 15,95 € EAN : 9782413091790 |