
Brecht sans aspérités au Théâtre de la Ville
Il y a chez Emmanuel Demarcy-Mota une foi sincère dans le théâtre. Le paradoxe, c’est qu’il y croit parfois un peu trop. « Le Cercle de craie caucasien » en est ici une illustration : un spectacle dense, esthétique, surchargé de signes — comme si Brecht, pour être entendu aujourd’hui, devait être souligné au stabilo.
Dès les premières minutes, le ton est donné : la scène est occupée, animée, saturée. Les corps circulent, les voix se superposent, la musique illustre. Tout est en mouvement, tout le temps. Et très vite, une question surgit, tenace : à quel moment va-t-on nous laisser regarder, nous bousculer vraiment ?
Brecht est un auteur ombrageux. Il supporte le silence, la frontalité, la lenteur même. Mais ici, Demarcy-Mota semble redouter l’ennui comme un péché capital. Alors il commente, il accompagne, il souligne. Trop souvent.
Chaque idée est redoublée par un dispositif. Chaque émotion est encadrée par un effet. Résultat : la fable perd de sa netteté, la pensée de sa rugosité, de sa radicalité. On comprend tout — mais on ressent moins. Et dans un théâtre qui devrait réveiller le spectateur, c’est un paradoxe.
Une troupe vaillante
Le chœur, omniprésent, finit par fonctionner comme une architecture bien huilée. Il encadre, il répète. À force d’être partout, il cesse d’être dangereux. Là où Brecht voulait une distance critique, la mise en scène installe une distance esthétique : belle, maîtrisée, mais parfois anesthésiante.
On reconnaît la signature Demarcy-Mota : précision, énergie, collectif. Mais aussi ses limites : une difficulté à faire confiance au danger, à la fragilité, à l’inachevé. Comme si le spectacle devait toujours prouver qu’il fait théâtre.
Mais heureusement il y a Élodie Bouchez, magnifique, qui fait figure de sentinelle salutaire. Là où la mise en scène surjoue, elle retire. Là où le spectacle affirme, elle doute. Son jeu introduit une faille, une respiration presque clandestine.
La troupe vaillante dans son ensemble est le cœur battant du spectacle. Il y a dans leur jeu une énergie fraternelle, chorale, souvent généreuse. Ils titillent sans cesse le public, cherchent l’accord juste entre distance et émotion ; le pari fonctionne plus souvent qu’il ne vacille.
La pièce ne se contente pas d’être une fable morale : elle interroge la justice, la légitimité, la propriété — de la terre, de l’enfant, de l’avenir — et le fait avec une acuité très politique. Demarcy-Mota aurait pu bâtir un Cercle plus nu, plus tranchant, plus cruel — au-delà de ce grand ensemble parfaitement orchestré.
« Le Cercle de craie caucasien » parle aussi de renoncement, de responsabilité collective. Des sujets brûlants. Mais à force de vouloir tout dire, tout montrer, tout esthétiser, la mise en scène émousse la radicalité du propos. On sort convaincu, oui — mais rarement ébranlé.
Dates : du 28 janvier au 20 février 2026 – Lieu : Théâtre de la Ville (Paris)
Mise en scène : Emmanuel Demarcy-Mota
Grosse mise en scène, supers interprètes.
Bravo à la troupe d’acteur donc.