
« Cochons d’Inde » : Sébastien Thiéry fait vaciller la normalité
Il existe un théâtre du rire. Et puis il existe ce territoire plus trouble où le rire devient un symptôme.
C’est précisément là avec « Cochons d’Inde » que s’installe l’écriture de Sébastien Thiéry, dans cette zone incertaine où la comédie ne cherche plus seulement à divertir, mais à révéler la mécanique invisible qui régit nos vies.
Le point de départ est d’une limpidité presque désarmante : un homme veut procéder à un retrait d’argent. Rien de plus banal, rien de plus légitime. Pourtant, en quelques échanges polis et quelques répliques impeccablement neutres, le réel se dérègle.
Non pas brutalement, mais avec cette douceur inquiétante propre aux systèmes bien huilés. Dans « Cochons d’Inde », tout commence comme un lundi matin — et finit comme un cauchemar éveillé.
Car la pièce n’est pas seulement une comédie : c’est une expérience. Une machine à broyer les certitudes sociales, un miroir grossissant de notre époque où l’individu, persuadé d’exister par son statut, découvre qu’il n’est qu’une pièce parmi d’autres.
Une mécanique comique sous haute tension
Thiéry excelle dans prise avec l’absurdité : il part du réel pour dériver vers l’absurde sans jamais rompre le fil de la crédibilité émotionnelle. L’écriture fonctionne comme une spirale. On rit d’abord d’une situation cocasse, puis on rit jaune, puis on comprend que le rire est devenu une réaction de défense.
La mécanique dramatique repose sur l’enfermement : un huis clos qui transforme un espace banal en laboratoire humain.
L’homme sûr de lui se fissure, l’autorité du système devient grotesque, et les dialogues avancent comme une partie d’échecs où les règles changent sans prévenir. Le texte joue ainsi sur un équilibre délicat : le boulevard et la fable sociale, la farce et l’inquiétude.
Sur scène, la pièce trouve sa force quand le rythme reste tendu, presque clinique. La comédie fonctionne alors comme une dissection : chaque réplique enlève une couche d’assurance au personnage principal, jusqu’à révéler une vérité plus nue — celle d’un homme qui découvre qu’il n’est plus du bon côté de l’échiquier.
La mise en scène de Julien Boisselier semble avoir posé une règle simple : ne jamais jouer l’absurde, mais le laisser exploser seul. Et la distribution s’y conforme avec une précision d’orfèvrerie.
Arnaud Ducret impressionne par son jeu et sa mécanique parfaitement orchestrée. Là où on pourrait attendre une partition comique d’entrée explosive, il choisit la progression.
Son personnage commence dans une assurance sociale parfaitement installée, presque confortable, puis se désagrège par micro-déplacements : une voix qui se tend, un sourire qui devient crispé, un corps qui ne sait plus où se placer. Il joue la perte de contrôle et sa folie kafkaïenne, et c’est cette perte de repère qui rend sa trajectoire crédible et troublante.
Face à lui, Maxime d’Aboville excelle dans l’art du calme inquiétant. Il incarne une autorité impassible, posée, presque absente, qui n’a jamais besoin de hausser le ton pour imposer sa logique. C’est précisément cette sérénité qui devient comique — et, par moments, franchement glaçante.
Emmanuelle Bougerol apporte une couleur différente : une présence plus mobile, presque flottante, qui installe un trouble supplémentaire. Elle joue sur une ambiguïté subtile entre empathie et participation au système, ce qui enrichit la dynamique du trio. Son interprétation agit comme une variation de tempo dans la partition : elle empêche la pièce de s’enfermer dans un face-à-face trop frontal.
Ce que raconte la pièce n’est pas seulement l’histoire d’un homme face à un système. C’est celle d’un monde où la normalité ressemble de plus en plus à une validation. Qui sommes-nous quand l’institution décide de nous redéfinir ? La question reste suspendue, et c’est précisément là que Sébastien Thiéry réussit son coup : le rire ne ferme pas la réflexion, il l’ouvre.
Date : depuis le 22 janvier 2026 – Lieu : Théâtre des Nouveautés (Paris)
Mise en scène : Julien Boisselier