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Faust, ou les ruines du monde selon Romeo Castellucci

Faust, ou les ruines du monde selon Romeo Castellucci
Faust – Mise en scène Romeo Castellucci (© Alex Majoli)

Faust, ou les ruines du monde selon Romeo Castellucci

Un poing frappe dans le vide. Le monde vacille. Et les mots se dérobent. Avec « Faust. Fait, non dit », Romeo Castellucci s’empare du mythe de Goethe pour mieux le faire exploser.

À l’Odéon, le metteur en scène italien orchestre une plongée dans les limbes de la conscience, un théâtre de visions où le silence devient matière, les corps des énigmes et les objets d’inquiétants vestiges d’une humanité en perdition.

Un voyage plastique aux confins du sens, aussi hypnotique que déroutant.

Visions crépusculaires

Derrière une immense bâche translucide, des mains s’affairent. Puis un poing mécanique vient frapper la toile. Le geste a quelque chose de grotesque et de menaçant. Le ton est donné.

Castellucci ne racontera pas Faust, il en auscultera les ruines. Sur le plateau, une chambre aux allures d’appartement bourgeois, un lit, des tentures blanches, des fragments d’architecture et des machines composent un décor mental en voie de décomposition.

Les signes du quotidien sont là, mais leur familiarité s’est évaporée. Tout semble appartenir à un monde après la catastrophe.

Ce qui intéresse Castellucci n’est pas le pacte avec Méphistophélès, encore moins la fable du savant prêt à vendre son âme pour satisfaire sa soif de connaissance.

Il remonte en amont, à cet instant où le savoir ne suffit plus, où les mots ne désignent plus rien, où l’homme se retrouve face au gouffre de sa propre pensée.

Faust avant Faust. Un homme déjà dépossédé de lui-même, prisonnier d’un monde dont il ne parvient plus à déchiffrer les signes. Gérard Bayle prête son corps fragile et spectral à cette figure de l’effondrement.

À ses côtés, Stefania Horodeyska et Lorenzo Coletta traversent un univers où l’humain semble avoir perdu son pouvoir d’agir. Les automates prennent le relais, les objets s’animent, les corps deviennent presque des accessoires de leur propre existence.

Il y a dans ces apparitions quelque chose de profondément inquiétant, une étrangeté qui tient autant du cabinet de curiosités que du cauchemar métaphysique.

La musique de Scott Gibbons, faite de grondements, de vibrations et de matières sonores souterraines, enveloppe le spectacle d’une inquiétude permanente.

Elle ne vient pas accompagner les images, mais les contaminer. Les lumières découpent des espaces incertains, la fumée brouille les perspectives, les silhouettes surgissent puis s’effacent.

Castellucci travaille en plasticien, compose en peintre, sculpte le vide avec une maîtrise visuelle incontestable. Chaque tableau semble vouloir atteindre une forme d’absolu.

Dans ce Faust privé de paroles, Castellucci fait du silence non pas un vide mais une matière, une béance dans laquelle viennent se perdre les certitudes.

Une proposition singulière, qui préfère l’inconfort à la consolation et l’obscurité aux évidences. Castellucci ne donne aucune clé, ne distribue aucune réponse.

Il installe le spectateur dans un monde où le langage a perdu la bataille et où le théâtre tente de survivre à son effondrement.

Son Faust ressemble moins à une adaptation de Goethe qu’à une expérience de désagrégation, une méditation sur l’impossibilité de comprendre un monde qui ne cesse de produire ses propres monstres.

Le diable, chez Castellucci, n’a même plus besoin de conclure un pacte. Il est déjà dans les machines, les images, les simulacres et les ruines de notre civilisation. Reste à savoir si cette profusion de visions nous éclaire sur les ténèbres ou si elle finit, elle aussi, par nous aveugler.

Dates : du 30 octobre au 27 novembre 2026 – Lieu : Théâtre de l’Odéon (Paris)
 Mise en scène : Julie Duclos

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Interprétation
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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