
Hamlet, les fantômes ne meurent jamais à l’Opéra Bastille
Trois ans après sa création, « Hamlet » d’Ambroise Thomas retrouve l’Opéra Bastille dans la mise en scène de Krzysztof Warlikowski.
Une plongée dans les méandres de la mémoire, de la folie et du traumatisme, où le prince du Danemark semble condamné à rejouer indéfiniment les scènes qui hantent son existence.
Créé en 1868 sur un livret de Jules Barbier et Michel Carré, l’opéra abandonne une partie de la dimension métaphysique du Shakespeare original pour concentrer le drame sur l’intime, les blessures familiales et les ravages du deuil.
Chez Warlikowski, Hamlet devient ainsi moins le récit d’une vengeance que celui d’une mémoire malade. L’espace imaginé par Małgorzata Szczęśniak ressemble à une prison mentale, un lieu clos où le présent et le passé se contaminent sans cesse.
Les murs se déplacent, les espaces se recomposent, les silhouettes surgissent comme autant de fragments d’un rêve dont Hamlet ne parvient jamais à s’éveiller.
Le metteur en scène affectionne ces territoires troubles où la réalité vacille et où les personnages semblent prisonniers de leurs propres fantômes.
L’impossible oubli
Le spectacle fonctionne alors comme une immense chambre d’écho. Le spectre du père, la mère, Ophélie, Claudius, tous reviennent hanter Hamlet comme les figures d’un théâtre intérieur.
La folie n’est plus seulement un état psychologique, elle devient une matière scénique. Les corps eux-mêmes semblent contaminés par les souvenirs, tandis que les apparitions et les images vidéo brouillent encore davantage les frontières entre ce qui est vécu et ce qui est imaginé.
Cette lecture psychanalytique trouve sa force dans la manière dont Warlikowski fait du temps une matière instable. Le passé n’est jamais vraiment passé. Il revient par vagues, par visions, par surgissements.
Hamlet tourne autour de son traumatisme comme autour d’un gouffre dont il ne pourrait jamais s’éloigner. La figure paternelle devient ainsi une ombre gigantesque, presque indestructible, qui condamne le fils à une impossible émancipation.
Mais cette noirceur intérieure n’empêche pas le spectacle de laisser entrer des éclats de beauté. La scénographie joue avec les profondeurs, les ouvertures et les enfermements, tandis que les costumes composent une galerie de silhouettes parfois fantasmatiques.
Warlikowski sait surtout créer ces instants suspendus où l’opéra cesse d’être simplement une succession de scènes pour devenir une image mentale, une vision presque cinématographique.
Au centre de cette traversée, John Osborn impose un Hamlet intensément habité. Le ténor américain possède une voix lumineuse, ductile, capable de passer de l’éclat héroïque aux zones plus fragiles du personnage.
Son incarnation évite le monolithisme : Hamlet apparaît tour à tour révolté, amoureux, perdu, presque enfantin face à la puissance des fantômes qui assaillent. Son chant porte cette contradiction permanente entre le prince que le monde voudrait voir et l’homme intérieurement fracassé qui cherche encore une issue.
Face à lui, Adela Zaharia donne à Ophélie une virtuosité étincelante. Son aigu se déploie avec une facilité impressionnante et ses vocalises semblent parfois flotter au-dessus du drame.
Dans la scène de folie, sa texture fait naître une émotion plus secrète, comme si la voix se désagrégeait doucement sous le poids de ce qu’elle ne peut plus dire. Clémentine Margaine offre à Gertrude une présence charnelle et souveraine.
Son mezzo ample et profond donne à la reine une densité presque tellurique. Elle n’est jamais réduite à une simple mère coupable ou à une figure secondaire du drame : elle devient l’un des centres de gravité de cet univers familial empoisonné.
Jean Teitgen campe un Claudius à la stature sombre, tandis que Laurent Naouri, dans le rôle du Spectre, apporte une inquiétante étrangeté qui appartient pleinement à l’univers de Warlikowski.
Sa présence suffit à faire basculer le plateau dans une autre dimension, celle où les morts ont encore quelque chose à réclamer aux vivants.
La distribution, complétée notamment par Julien Henric, Manase Latu, Vartan Gabrielian, André Heyboer et les deux fossoyeurs Morgan-Andrew King et Bergsvein Toverud, donne à l’ensemble une belle homogénéité.
Dans la fosse, Michael Schønwandt révèle toute la richesse de la partition d’Ambroise Thomas. Loin de réduire l’œuvre à son vernis de grand opéra français, il en fait entendre les contrastes, les élans lyriques, les tensions dramatiques et les zones plus intimes.
L’Orchestre de l’Opéra national de Paris accompagne cette traversée avec une matière sonore généreuse, tandis que les chœurs donnent aux scènes collectives leur puissance cérémonielle.
Il reste quelque chose de profondément fascinant dans cet Hamlet. Parce que Warlikowski ne cherche pas à raconter une nouvelle fois l’histoire du prince danois mais à nous enfermer avec lui dans sa mémoire. Son royaume est devenu une psyché, son château une chambre close et son père un fantôme qui refuse obstinément de disparaître.
Et lorsque la musique d’Ambroise Thomas et les voix font vaciller cet univers mental, quelque chose demeure : la sensation d’un homme condamné à vivre à jamais avec les morts.
Dates : du 18 septembre au 9 octobre 2026 – Lieu : Opéra Bastille (Paris)
Mise en scène : Krzysztof Warlikowski