
[BD] Land – Chroniques de la colonisation spatiale, d’Olivier Dubuquoy & Philippe Squarzoni (Delcourt)

Quatorze ans après Saison brune, Philippe Squarzoni reprend l’outil qu’il a lui-même affûté — le documentaire dessiné à la première personne — et le braque cette fois vers le ciel. Ou plutôt vers ceux qui prétendent se l’acheter. Sur un scénario d’Olivier Dubuquoy, Land – Chroniques de la colonisation spatiale paraît le 3 septembre 2026 chez Delcourt en collection Mirages : deux cent seize pages à 25,50 € pour démonter le récit de la conquête spatiale et regarder ce qu’il coûte, ici, au sol.
Le rêve spatial, démonté pièce par pièce
La méthode Squarzoni est intacte, et elle reste redoutable. Une planche du début en donne la mesure : quatre cases verticales alignées comme des couvertures de magazine. Un ciel étoilé. Une navette qui s’arrache dans un panache blanc. Un numéro de Time barré du visage de Reagan, titré sur les batailles budgétaires et la guerre des étoiles. Puis un Space Cowboy aux astronautes en combinaison orange. Sous chaque case, un mot : technoscientifiques, économiques, géopolitiques, culturels. Le récitatif conclut que le rêve d’exploration spatiale était tissé de motifs multiples.
C’est du montage, au sens cinématographique. Squarzoni raconte moins la conquête spatiale qu’il n’en aligne les images d’archive — la une du New York Times sur les premiers pas lunaires, une empreinte de botte dans la poussière, une famille devant un poste de télévision — jusqu’à ce que la structure apparaisse derrière l’imagerie. Le procédé pourrait être froid. Il ne l’est pas, parce que l’auteur s’inclut dans le tableau : il note qu’on pouvait, dans une même schizophrénie très ordinaire, être admiratif, critique et indifférent. La phrase désarme d’avance qui voudrait se sentir supérieur au sujet.
Dubuquoy, le géographe qui ramène sur terre
Le scénario est signé Olivier Dubuquoy, et ce n’est pas un détail. Docteur en géographie, longtemps chercheur à l’université de Toulon, réalisateur et militant, il s’est fait connaître avec les boues rouges de Méditerranée : son documentaire Zone rouge, coréalisé avec Laëtitia Moreau, a décroché une mention spéciale du jury au FIGRA en 2017. Son obsession tient en un mot : le commun — il cofonde en 2015 le mouvement Nation Océan pour faire reconnaître la haute mer comme tel. À qui appartient l’océan ? À qui appartient l’orbite basse ?
L’album pose donc des questions très matérielles là où le discours ambiant préfère l’épopée. Combien de tonnes de CO2 par lancement ? Avec quelle énergie ? Quel droit international pour des constellations de satellites qui rayent déjà les clichés des astronomes ? Et il donne la parole à ceux qui s’y opposent — scientifiques, juristes, astronomes — plutôt qu’aux milliardaires.
Le parti pris a son revers. Les objections existent, et l’album s’y attarde peu : le spatial ne pèse aujourd’hui qu’une fraction infime des émissions mondiales, très loin de l’aviation ; l’observation satellitaire reste l’instrument principal du suivi du climat ; SpaceX a consenti des ajustements après les protestations des astronomes. Rien de cela ne renverse la démonstration — la courbe des lancements s’envole, les suies de haute atmosphère inquiètent les chercheurs — mais qui n’arrive pas convaincu d’avance trouvera le contradicteur bien discret.
Le noir et blanc de l’archive, la couleur du présent
Graphiquement, Land fonctionne sur une bascule que les lecteurs de Saison brune reconnaîtront. Les séquences documentaires sont en noir et blanc dur, contrastées, presque sérigraphiques, avec ces trames de points qui imitent la reproduction de presse. Puis vient la couleur, et le registre change du tout au tout : deux silhouettes qui marchent dans un champ à l’automne, des gris-verts délavés, des ocres de fin de saison, un ciel bas, une main qui tend un badge d’accès. On n’est plus dans l’archive, on est dans l’enquête — les trajets, les attentes, les entretiens, tout ce que la plupart des documentaires escamotent.
Philippe Squarzoni traîne derrière lui un quart de siècle de bande dessinée engagée. Né en 1971, une enfance à La Réunion, installé à Lyon, il vient des Requins Marteaux et de Garduno, en temps de paix. Le pamphlet Dol sur le second mandat Chirac, le Grand Prix Léon-de-Rosen de l’Académie française en 2012 pour Saison brune, l’Homicide de David Simon adapté en cinq volumes, puis Bruno Latour transposé dans Zone Critique en 2024 — Latour l’avait choisi lui-même. Comme lettre de créance, on fait moins solide.
Un pavé nécessaire, et un peu écrasant
Il faut le dire : deux cent seize pages de documentaire dessiné, cela se mérite. La densité textuelle est considérable, les récitatifs occupent parfois le tiers de la case, et la démonstration prend parfois le pas sur le récit — reproche déjà adressé à Saison brune, que Squarzoni n’a jamais cherché à corriger. On peut le suivre. On peut aussi caler au milieu du chapitre sur le droit de l’espace.
Reste que le sujet est neuf en bande dessinée, ce qui devient rare. À l’heure où l’imaginaire de la fuite hors de la Terre s’installe comme un horizon raisonnable, Dubuquoy et Squarzoni rappellent avec méthode que ce départ a un coût, un propriétaire et des perdants. Le livre ne console pas. Il n’essaie même pas. Il pose la question qui l’occupe de bout en bout, et qu’on reste libre de discuter : et si l’urgence était plutôt de défendre l’endroit où l’on est déjà ?
📖 Résumé de l’éditeur
La conquête spatiale, pour combien d’émissions de CO2 ? À quel prix pour notre avenir ? Les promesses de l’astrocapitalisme sont-elles réalisables ou même souhaitables ? Dans le monde entier, scientifiques, astronomes et citoyens mènent un combat contre l’accaparement de l’espace, pour que le ciel reste un commun, à la fois libre et partagé.
📚 Fiche éditeur
| Scénario | Olivier Dubuquoy |
| Dessin | Philippe Squarzoni |
| Couleurs | Philippe Squarzoni |
| Éditeur | Delcourt, collection Mirages |
| Date de sortie | 3 septembre 2026 |
| Prix | 25,50 € |
| EAN | 9782413087175 |
| Pagination | 216 pages |
| Format | Album cartonné, 194 × 255 mm, noir et blanc et couleurs |