
« L’Ordre du jour », ou la fabrique silencieuse du désastre
Il y a, chez Éric Vuillard, une manière de faire vaciller l’Histoire en la regardant de biais, par la couture impeccable des détails.
Et il fallait un orfèvre du souffle collectif pour transposer « L’ordre du jour », cette prose acide au plateau. Jean Bellorini relève le défi avec une gravité joueuse, presque musicale, porté par la troupe de la Comédie-Française.
Dès les premières minutes, quelque chose grince. Non pas la mécanique historique, mais sa trivialité.
L’assemblée d’industriels allemands convoqués en février 1933 par Adolf Hitler et Hermann Göring n’est plus une scène fondatrice, mais une farce en veston, un conciliabule d’hommes trop bien coiffés pour être innocents.
Le spectacle épouse ce vertige. L’effroi naît du ridicule, et c’est là que Bellorini touche juste. Car le texte de Vuillard, prix Goncourt 2017, dissèque la montée du nazisme à travers une série de petites lâchetés, de décisions minuscules qui, agrégées, deviennent cataclysme.
Bellorini ne cherche jamais la reconstitution. Il dynamite la chronologie pour en faire une sorte d’oratorio sombre, traversé de chants, de ruptures, de surgissements presque burlesques.
Il rêve ouvertement d’un cabaret noir, où le grotesque devient arme critique. La scène se transforme en une boîte à musique déréglée. Ça tangue, ça ricane, ça se fissure.
L’Histoire n’avance plus, elle trébuche. Ce théâtre-là est choral, viscéralement. Les quatre comédiens de la troupe : Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez et Baptiste Chabauty, ne composent pas des personnages mais des figures en circulation, des masques sociaux qui se passent la parole comme une contamination.
Ils jouent à plusieurs voix cette partition du désastre avec une précision presque chirurgicale. Rien ne dépasse, et pourtant tout déborde. La peur, la bêtise, la cupidité. Leur jeu épouse cette idée terrible que la catastrophe est une œuvre collective.
Entre cabaret noir et théâtre choral
La mise en scène de Bellorini déploie une inventivité qui tient autant de la théâtralité que de la respiration. Tout semble en mouvement, comme si le plateau refusait de se fixer dans une époque unique.
Les accessoires glissent d’un usage à l’autre, les corps deviennent décors, les voix fabriquent l’espace autant que les lumières. Il y a là un art de la métamorphose continue, presque enfantin dans son principe, mais d’une précision redoutable.
Bellorini joue des contrastes comme d’un instrument, faisant surgir le burlesque au bord du gouffre, installant des ruptures de ton qui désarçonnent et réveillent.
La musique, les chants, les adresses directes composent une partition mouvante où le récit se diffracte. Rien n’est illustratif, tout est suggéré, déplacé, recomposé.
Et dans cette instabilité savamment orchestrée, le spectateur est contraint de faire le lien, de combler les vides, de devenir lui-même un acteur de cette mémoire en train de se fabriquer.
Ce qui marque, surtout, c’est la manière dont le spectacle refuse toute sollennité. Bellorini injecte avec le geste qu’on lui connait, du rythme, de la dissonance, une légèreté presque paradoxale.
Il prend au mot cette intuition que rire du pire, c’est s’armer contre lui. Et dans ce rire, quelque chose percute le spectateur. Une reconnaissance des mécanismes insidieux toujours à l’œuvre.
« L’Ordre du jour » n’est pas une leçon d’histoire. C’est un miroir oblique, un théâtre de l’inconfort.
Une manière de rappeler que les tragédies ne commencent jamais dans le fracas, mais dans le feutré des salons, là où l’on signe, où l’on accepte, où l’on détourne les yeux. Et Bellorini, avec une élégance inquiète, nous y installe, pour mieux nous en exposer la supercherie manifeste.
Dates : du 25 mars au 3 mai 2026 – Lieu : Théâtre du Vieux-Colombier (Paris)
Adaptation et mise en scène : Jean Bellorini