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[BD] Le Massacre du gang Enfield, de Chris Condon & Jacob Phillips (Delcourt)

Il y a des westerns qui rejouent les codes du genre, et d’autres qui les bousculent. Le Massacre du gang Enfield, paru le 2 juillet 2026 chez Delcourt dans la collection Contrebande, appartient à la seconde catégorie. Chris Condon au scénario et Jacob Phillips au dessin et aux couleurs — épaulé cette fois par Pip Martin — n’en sont pas à leur coup d’essai : leur Texas Blood, entamé en 2021 et primé aux États-Unis, avait déjà installé le duo comme l’un des plus solides du western contemporain en bande dessinée. Ils y reviennent ici, cent cinquante ans en arrière, avec un récit complet de 192 pages fait de poussière, de vieilles rancunes et de coups de revolver. Le sujet paraît simple, mais il l’est moins qu’on ne croit.
Fort Lehane, 1875 : trois braquages de trop
Le décor est planté en quelques cases. Fort Lehane, comté d’Ambrose au Texas, dix ans après la Guerre de Sécession. La petite ville a poussé à l’ombre d’une garnison confédérée, et l’ordre y tient à un fil. En trois mois, la banque de Bill Barley a été braquée trois fois par Montgomery Enfield et sa bande de hors-la-loi — jamais un mort, jamais un blessé, un colt pointé et la caisse vidée. Le maire réunit ce soir-là les notables : cela suffit. Le shérif Edgar Ardesty, nommé par eux, refuse d’entendre les appels au lynchage ; mais les hommes qui lui font face n’ont plus envie d’une justice qui prend son temps. C’est alors qu’entre dans la pièce le Capitaine Ely, un Texas Ranger vieillissant, escorté par les soldats confédérés du fort voisin, décidé à en finir « à sa manière ». Un homme entre en sang, meurt à leurs pieds après avoir signalé le meurtre du banquier — et l’engrenage se met en marche : le piège se referme sur Enfield, et l’on comprend vite qu’aucun des personnages, coupable ou innocent, n’en sortira indemne. Chris Condon avance à petites touches, presque documentaires, et laisse à ses figures — le shérif consciencieux, le ranger avide de pouvoir, le maire prêt à toutes les compromissions, le hors-la-loi qui n’a peut-être pas commis le pire — le temps d’exister avant que tout bascule.
Un western politique déguisé en drame poussiéreux
Ce qui distingue Le Massacre du gang Enfield d’un exercice de style, c’est le regard que Condon pose sur la manière dont l’ordre s’écrit — ou plutôt s’invente — dans une région où la loi ne pèse pas encore grand-chose. Le scénariste intercale, à chaque chapitre, une double page composée comme un article de journal, ce qui donne au récit des allures de reconstitution historique. Les faits sont pourtant fictifs, mais le procédé fonctionne : on doute, on cherche l’ancrage. Il n’est jamais vraiment question de savoir qui a tué le banquier ; ce qui compte, c’est de comprendre comment le pouvoir local fabrique un coupable pour asseoir son autorité. Le western, sous les mains de Chris Condon, redevient ce qu’il a toujours été chez ses meilleurs auteurs : un genre politique où la frontière entre le juste et le fort tient à peu de chose : une étoile épinglée sur une chemise. La violence, quand elle survient, ne règle rien : elle confirme ce que les discours avaient déjà rendu inévitable.
Jacob Phillips, un cinéma en cases
Jacob Phillips a franchi, avec cet album, un cap supplémentaire. Déjà nommé deux fois aux Eisner pour ses couleurs — sur Reckless et Night Fever aux côtés d’Ed Brubaker et de son père Sean Phillips —, il choisit ici un format panoramique très marqué : la plupart des planches sont découpées en trois ou quatre bandes horizontales, qui donnent au récit un rythme et un cadre proprement cinématographiques. On y retrouve la grammaire du western à l’écran, gros plans sur des mains qui hésitent au-dessus d’un étui, plans américains sur des faces creusées par le soleil, plans très éloignés où deux silhouettes se détachent contre une plaine ocre. Les décors sont soignés, comme d’anciennes cartes postales ; les splash pages, rares mais bien placées, marquent les moments-clés — un coup de feu, une tempête, un cadavre laissé au bord d’une piste. Pip Martin, qui colorise en tandem avec Phillips, joue sur une palette variée : nuits bleutées, intérieurs jaunes de lampes à pétrole, journées d’un ocre terreux.
Un western qu’on rangera précieusement
La collection Contrebande de Delcourt continue de s’imposer en accueillant ces projets d’auteurs, âpres, courts et sans concessions. Le Massacre du gang Enfield rejoint sans peine les meilleurs récits du duo — Newburn, Texas Blood — et s’inscrit dans la lignée des grands westerns crépusculaires, ceux d’Ed Brubaker ou de Cormac McCarthy période Blood Meridian. À 18,50 € pour 192 pages en album cartonné grand format (190 × 281 mm), l’objet est difficile à discuter. On aurait pu craindre un exercice répétitif après Texas Blood ; c’est tout l’inverse, avec un ton plus tenu, une intrigue plus resserrée, et une mise en scène qui atteint ici sa maturité. On termine l’album en se disant qu’il rejoindra les titres qu’on aime relire, et qu’on attend déjà le prochain projet de Condon et Phillips.
📖 Résumé de l’éditeur
Chris Condon et Jacob Phillips, le duo de Newburn et de Texas Blood, revient avec un tout nouveau récit complet de western qui se déroule 150 ans dans le passé. Mélange d’action explosive, de poussière et de sang, ce drame sombre se déroule à la frontière texane. Montgomery Enfield et sa bande de hors-la-loi se retrouvent pris entre deux feux : un Texas Ranger vieillissant et les dirigeants d’un comté nouvellement créé, avide de justice.
📚 Fiche éditeur
| Scénario | Chris Condon |
| Dessin | Jacob Phillips |
| Couleurs | Jacob Phillips & Pip Martin |
| Éditeur | Delcourt — collection Contrebande |
| Date de sortie | 2 juillet 2026 |
| Prix | 18,50 € |
| EAN | 9782413095903 |
| Pagination | 192 pages |
| Format | Album cartonné, 190 × 281 mm, couleurs |