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« Remember Me », ou la photographie à l’épreuve de l’oubli

"Remember Me", ou la photographie à l’épreuve de l’oubli
Raymond Depardon, Cosne-Cours-sur-Loire, Nièvre, 2009, tirage argentico-numérique couleur, 54 × 67,5 cm (sans cadre). © Raymond Depardon / Magnum Photos. Pinault Collection.

« Remember Me », ou la photographie à l’épreuve de l’oubli

À la Bourse de Commerce, la Collection Pinault célèbre les deux siècles de la photographie à travers une vaste constellation d’images, des pionniers du XIXe siècle aux artistes contemporains.

Plus de 700 œuvres, plus de 70 artistes, une histoire sans chronologie où les visages, les corps et les paysages tentent d’arracher quelques lambeaux d’éternité à la fuite du temps.

Avec « Remember Me », la photographie ne se contente plus de témoigner du monde : elle implore de ne pas en disparaître. La mélancolie s’invite dans cet impératif emprunté à Barbara Kruger.

« Remember Me » (Souviens-toi de moi). Trois mots donc comme une injonction, une prière ou une menace. Dans les vitrines de la Bourse de Commerce et au cœur de sa Rotonde, l’artiste américaine fait résonner cette supplique avec une acuité particulière.

Se souvenir, mais de quoi ? Des êtres disparus, des beautés condamnées, des mondes engloutis ou de cette réalité fuyante que la photographie s’obstine à retenir alors même qu’elle en signe la disparition ? L’image, ici, n’est jamais tout à fait innocente. Elle est une trace, une empreinte, parfois un tombeau.

À l’heure où les images prolifèrent jusqu’à l’épuisement du regard, où les photographies se consomment à la vitesse d’un pouce glissant sur un écran, cette exposition prend le risque salutaire de ralentir le temps.

La Collection Pinault déploie un panorama foisonnant de la photographie, des expérimentations originelles aux métamorphoses contemporaines du médium.

Le parti pris est celui d’une circulation libre, affranchie de la chronologie, qui préfère les correspondances aux démonstrations savantes.

Les époques se télescopent, les styles se confrontent, les images se répondent à distance. Une histoire de la photographie qui refuse le confort du manuel pour privilégier l’incertitude du regard.

Et c’est justement dans cette confrontation des images que « Remember Me » trouve sa raison d’être : moins raconter une histoire linéaire que faire surgir, entre deux photographies séparées par un siècle, une étrange familiarité, une résonance secrète.

Irving Penn, l’art souverain de la présence

Dans l’univers d’Irving Penn, le studio devient une scène dépouillée où le moindre geste, la moindre inflexion d’un visage, la plus infime irrégularité d’une silhouette prennent une importance souveraine.

La photographie de mode, débarrassée de ses séductions superficielles, s’y élève au rang d’un art de la présence.

Les corps sont sculptés par la lumière, les visages semblent retenir leur souffle, les étoffes acquièrent la densité d’une matière presque abstraite. Rien n’est laissé au hasard, mais cette maîtrise ne condamne jamais l’image à la froideur.

Elle lui confère au contraire une intensité silencieuse, une manière de suspendre le temps avant que tout ne recommence à fuir.

Face à cette précision presque chirurgicale, Raymond Depardon oppose une autre manière de regarder. La France qu’il photographie n’est ni un décor de carte postale ni une abstraction nationale.

C’est un territoire de visages, de routes, de campagnes, de villes et de vies ordinaires. L’œil du photographe s’attarde sur ce que le spectaculaire abandonne au bord du chemin.

Avec cette patience qui n’exclut jamais l’ironie, Depardon saisit les mutations d’un pays, ses permanences, ses contradictions, ses solitudes. Là où Penn compose, Depardon arpente. L’un cisèle la présence, l’autre recueille les traces. Deux façons de résister à l’effacement.

De Man Ray à Cindy Sherman, l’image dans tous ses états

La photographie ne saurait pourtant se réduire à cette noble mission de conservation. Elle est aussi une fabrique d’illusions, un théâtre de l’identité, une machine à dérégler le réel. Man Ray le savait mieux que quiconque, lui qui n’a cessé de faire vaciller les frontières entre photographie, peinture et expérimentation surréaliste.

Son travail rappelle que l’image ne révèle pas nécessairement ce qu’elle montre. Elle peut aussi défaire les apparences, saboter les évidences, ouvrir des brèches dans la perception.

Cette liberté trouve un prolongement singulier chez Cindy Sherman, dont les métamorphoses interrogent la fabrication des identités et les rôles que la société distribue aux individus.

Le visage devient masque, le corps un territoire de fiction, le portrait une scène où se négocient les rapports entre apparence et vérité. Loin d’être un miroir docile, la photographie se fait alors instrument critique. Elle ne fixe plus seulement les êtres : elle révèle les mécanismes qui les fabriquent. D’autres présences viennent troubler cette histoire.

Richard Avedon, avec son sens aigu de la dramaturgie du portrait, transforme la confrontation entre le sujet et l’objectif en un face-à-face sans échappatoire.

Les images d’August Sander, saisissant les figures sociales dans leur diversité, entrent en résonance avec les relectures de Sherrie Levine, qui déplacent les questions d’auteur, d’originalité et de reproduction.

Le passé ne se contente plus d’être exposé : il est réinterrogé, parfois contesté, toujours susceptible de changer de sens. De Dorothea Lange à Francesca Woodman, de Lee Miller à Wolfgang Tillmans, la photographie se révèle ainsi plurielle, contradictoire, irréductible à une définition unique.

Elle documente, fantasme, archive, met en scène, dénonce ou se retourne contre ses propres conventions. Sa puissance tient précisément à cette instabilité. Une photographie n’est jamais seulement ce qu’elle donne à voir. Elle est aussi ce qu’elle soustrait, ce qu’elle laisse hors champ, ce qu’elle abandonne à l’imagination du spectateur.

Le mérite de « Remember Me » est de faire de cette diversité une expérience plutôt qu’une simple démonstration patrimoniale. La Bourse de Commerce, avec son architecture circulaire et ses espaces ouverts, offre à cette traversée un écrin où les images peuvent se répondre sans être enfermées dans une histoire trop sagement ordonnée.

La photographie y apparaît comme un art profondément contemporain, non parce qu’elle serait devenue le langage privilégié de notre époque, mais parce qu’elle concentre les contradictions de notre rapport au monde : désir de tout conserver, incapacité à tout retenir, fascination pour les apparences, peur de leur disparition.

L’exposition ne désigne pas seulement le désir des images de survivre. Elle révèle leur inquiétude fondamentale. Être photographié, c’est déjà se confronter au temps, à ce qui s’éloigne, à ce qui ne reviendra pas. Chaque image porte en elle la promesse d’une présence et la certitude d’une absence.

Deux siècles après ses premières conquêtes, la photographie continue donc de nous tendre ce miroir paradoxal : elle conserve le monde en attestant qu’il nous échappe.

Et si ces images nous demandent de nous souvenir, c’est peut-être moins pour leur assurer l’éternité que pour nous rappeler notre propre finitude. C’est la capture du temps qui passe, et notre obstination dérisoire à lui résister.

 Date : jusqu’au 18 janvier 2017 – Lieu : Bourse de Commerce Pinault Collection (Paris)

NOS NOTES ...
Intérêt
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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