
« Tout est calme dans les hauteurs » ou Thomas Bernhard au lance-flammes
Chez Thomas Bernhard, les sommets ne sont jamais des lieux d’élévation. Plus on grimpe, plus l’air se raréfie, plus les certitudes deviennent toxiques.
Avec « Tout est calme dans les hauteurs », mis en scène par Jean-François Sivadier, cette mécanique de destruction trouve un terrain de jeu idéal : celui du génie autoproclamé, de l’intellectuel persuadé de sa propre importance, de l’artiste transformé en monument vivant avant même d’être devenu œuvre.
Sivadier ne cherche ni à atténuer ni à s’éloigner des obsessions de Bernhard. Il en épouse au contraire le rythme obsessionnel, les spirales verbales, les emballements grotesques.
Tout est toujours faussement calme avant l’effondrement
Sur un plateau volontairement dépouillé, traversé de quelques éléments mobiles qui semblent sans cesse redessiner l’espace, il installe un théâtre du déséquilibre où tout paraît provisoire.
Rien n’est stable, hormis l’ego démesuré du personnage central, et c’est précisément ce que l’auteur autrichien s’emploie à dynamiter. La pièce s’ouvre sur une parole qui déborde.
Celle d’Anne Meister, épouse dévouée jusqu’à l’aveuglement, prisonnière d’une admiration devenue religion domestique. Autour d’elle gravite une jeune universitaire fascinée par l’écrivain qu’elle étudie avec une ferveur quasi mystique.
Avant même l’apparition du maître, le piège est tendu : Bernhard nous montre comment se fabrique une légende, comment l’entourage participe à l’édification d’une statue dont le piédestal est déjà fissuré.
Puis survient Moritz Meister. Nicolas Bouchaud entre en scène comme un phénomène météorologique. Dès les premières minutes, il impose une présence fascinante et irritante à la fois.
Son Meister est un ogre de paroles, un despote domestique nourri de sa propre rhétorique. Chaque phrase est une démonstration, chaque opinion une vérité définitive, chaque contradiction une offense personnelle.
Bouchaud maîtrise à merveille cette partition de la suffisance. Il ne joue pas simplement un personnage ridicule : il en révèle la part tragique. Derrière la vanité grotesque affleure la peur du vide, derrière l’arrogance la nécessité désespérée d’être admiré.
Le génie de Bernhard est de ne jamais transformer son personnage en simple caricature. Certes, Meister accumule les outrances, les jugements péremptoires et les absurdités avec une assurance confondante.
Mais l’auteur sait que le ridicule n’est véritablement cruel que lorsqu’il côtoie une forme de vérité humaine. Ce monstre d’autosatisfaction finit par apparaître comme la victime consentante de son propre système.
Derrière la farce et le jeu de massacre, Bernhard poursuit l’un de ses combats les plus constants. Moritz Meister et son épouse ne sont pas seulement des grotesques enfermés dans leur narcissisme.
Ils incarnent une bourgeoisie intellectuelle rongée par les préjugés, le ressentiment et les réflexes réactionnaires.
Sous les éclats de rire affleure une matière autrement plus sombre : celle d’une Autriche que l’écrivain n’a cessé d’accuser d’avoir enfoui son passé sans jamais réellement l’affronter.
Les saillies antisémites de Meister, ses jugements péremptoires et sa vision du monde fondée sur l’exclusion ne relèvent pas du simple trait de caractère.
Ils révèlent la persistance d’une pensée nauséabonde que Bernhard traque d’œuvre en œuvre, dénonçant inlassablement les survivances morales, culturelles et politiques de l’idéologie qui a trouvé dans l’Autriche l’un de ses terreaux les plus fertiles.
En transformant ce couple de mystificateurs abjects, mesquins et aveuglés par leur propre importance en objets de dérision, l’auteur ne se contente pas de ridiculiser l’imposture intellectuelle : il expose la violence souterraine des discours qui continuent d’infuser une société incapable de regarder ses fantômes en face.
Jean-François Sivadier dirige sa troupe avec une impeccable précision. Norah Krief compose une épouse dont la dévotion frôle l’effacement de soi sans jamais perdre sa singularité.
Juliette Bialek apporte une énergie délicieusement candide à la doctorante fascinée par son sujet d’étude. Quant à Frédéric Noaille, il fait exister avec finesse les figures extérieures qui viennent fissurer le royaume du maître.
Tous participent à cette chorégraphie de l’admiration et de la servitude volontaire qui constitue l’un des grands thèmes de la pièce. Mais ce qui percute surtout, c’est l’actualité du regard bernhardien.
Derrière ce portrait d’écrivain mégalomane se dessine une réflexion féroce sur la fabrication des réputations, sur le culte de la personnalité et sur les mécanismes mystificateurs qui transforment une parole en dogme.
Bernhard écrivait avant l’ère des réseaux sociaux, pourtant, son personnage semble étrangement contemporain. Il incarne cette figure familière de l’individu persuadé que sa simple existence constitue un événement pour le monde.
On ressort de « Tout est calme dans les hauteurs » avec le sentiment d’avoir assisté à une exécution en règle. Bernhard n’y laisse survivre aucune illusion, et Sivadier orchestre cette démolition avec une jubilation contagieuse.
Le rire fuse constamment, mais il est de ceux qui grincent. À mesure que le vernis craque, le portrait devient plus cruel, plus drôle aussi. Jusqu’à ce que le monument s’effondre sous son propre poids.
Un grand Bernhard, servi par une mise en scène d’une intelligence acérée et par un Nicolas Bouchaud impérial, qui transforme l’autodestruction d’un homme en un irrésistible festin de théâtre.
Dates : du 18 juin au 4 juillet 2026 – Lieu : Théâtre du Rond-Point (Paris)
Mise en scène : Jean-François Sivadier