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« 1,2,3 Poquelin », le rire en état d’insurrection à la Carrière de Boulbon (Festival d’Avignon)

« 1,2,3 Poquelin », le rire en état d'insurrection à la Carrière de Boulbon (Festival d’Avignon)
1,2,3 Poquelin, tg Stan 2026 © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

« 1,2,3 Poquelin », le rire en état d’insurrection à la Carrière de Boulbon (Festival d’Avignon)

Il faut parfois des artistes venus d’ailleurs pour nous rappeler que Molière n’est pas un patrimoine mais un incendie. À force de le sanctuariser, la France l’a parfois trop momifié.

tg STAN, lui, le rend à son désordre. À sa férocité. À son rire qui mord avant de consoler. Dans l’écrin brut de la Carrière de Boulbon, où la roche semble porter la mémoire des siècles, le collectif flamand ne célèbre pas un anniversaire de plus.

Il ouvre un chantier. Un vaste chantier de démolition joyeuse où les certitudes tombent les unes après les autres.

Car « 1,2,3 Poquelin » ne raconte rien. Ou plutôt il raconte l’essentiel : l’éternel retour de nos bassesses. Avec Le Malade imaginaire, Le Médecin malgré lui, Les Femmes savantes, L’Avare ou Le Mariage forcé qui ferraille aussi avec Les Égotistes, pièce attribuée au dramaturge à titre posthume, tg Stan s’en donne à cœur joie.

Les personnages changent de costume, de sexe parfois, de voix, mais jamais de nature. Toujours les mêmes appétits. Toujours les mêmes lâchetés. Toujours cette comédie humaine qui, sous le masque du rire, laisse apparaître une grimace inquiétante.

Chez tg STAN, le théâtre refuse obstinément de devenir une machine bien huilée. Il respire. Il trébuche. Il improvise l’illusion de l’improvisation.

Les acteurs entrent avant leur tour, oublient ostensiblement un accessoire, commentent une réplique, s’observent, s’amusent de leurs propres accidents.

Rien n’est caché parce que tout repose sur un pacte de confiance absolu avec le spectateur. Cette fragilité revendiquée devient une force de subversion.

À l’heure où des mises en scène peuvent s’abriter derrière la technologie ou les concepts, tg STAN ose encore croire que le théâtre naît d’abord d’un regard échangé et d’un souffle partagé.

Cette confiance est bouleversante. Elle donne au spectacle une vibration que rien ne semble pouvoir figer. Les répliques ne tombent jamais comme des sentences apprises mais comme des pensées qui surgissent à l’instant même où elles sont dites.

Poquelin ou l’art du désordre

Les alexandrins perdent leur raideur scolaire pour retrouver une oralité presque insolente. Molière cesse d’être récité, il est vécu. Et, miracle suprême, il redevient dangereux.

Danger politique d’abord. Parce que sous les grimaces des médecins charlatans, des maris tyranniques, des dévots manipulateurs et des pères cupides apparaît une société qui ressemble furieusement à la nôtre.

tg STAN ne plaque aucun discours contemporain sur les textes. Il n’en a pas besoin. Molière avait déjà tout vu.

L’arrogance des puissants, le commerce des corps, l’hypocrisie des vertueux, le patriarcat érigé en ordre naturel, le règne de l’argent comme unique morale : quatre siècles plus tard, la farce continue. Nous avons seulement changé les costumes.

Et puis il y a Boulbon. Impossible de dissocier le spectacle de cette cathédrale de pierre où les falaises semblent assister, impassibles, à la parade des vivants.

Face à cette masse minérale qui survivra à toutes les civilisations, les personnages de Molière apparaissent soudain minuscules, ridicules, presque pathétiques. Ils s’agitent pour quelques héritages, quelques titres, quelques chimères de pouvoir pendant que la roche, elle, demeure.

Cette confrontation silencieuse entre l’éphémère du théâtre et l’éternité du paysage donne au spectacle une profondeur inattendue. Le rire se charge d’une gravité presque métaphysique.

Ce qui fascine surtout, c’est cette manière qu’a tg STAN de faire tomber toutes les hiérarchies. Plus de premiers rôles. Plus de vedettes. Plus de personnages principaux. Seulement une troupe.

Une véritable troupe, au sens presque archaïque du terme, où chacun porte le texte de l’autre comme on porterait un ami fatigué. À une époque dominée par les ego et les signatures, cette intelligence collective relève presque du geste politique.

On pourrait chercher des imperfections. Quelques longueurs, des digressions, des flottements assumés.

Mais ces respirations appartiennent à la nature même du projet. tg STAN refuse le théâtre calibré, celui qui verrouille chaque silence et chronomètre chaque émotion.

Ici, le temps demeure vivant. Il s’étire, bifurque, surprend. Il ressemble à la vie davantage qu’à un spectacle.

Au fond, « 1,2,3 Poquelin » ne cherche jamais à démontrer que Molière est moderne. Cette formule paresseuse appartient aux dossiers pédagogiques.

Il accomplit beaucoup mieux : il montre que nous ne sommes pas encore sortis de Molière. Nous habitons toujours ses monstres.

Nous continuons d’épouser ses ridicules avec une constance presque admirable.En quittant ce spectacle, une impression persiste. Celle d’avoir vu un théâtre débarrassé de toute volonté de séduire, de toute démonstration d’intelligence, de toute révérence culturelle.

Un théâtre qui joue parce qu’il ne sait pas faire autrement. Un théâtre qui préfère le risque à la perfection, le désordre à la virtuosité, la vie à sa représentation.

C’est là, finalement, la plus belle fidélité rendue à Poquelin : ne jamais transformer son œuvre en relique. Continuer à la laisser rire de nous. Et constater, avec un léger frisson, que ce rire-là n’a décidément rien perdu de son pouvoir de nuisance.

Dates : du 13 au 25 juillet 2026 et sur France tv – Lieu : Carrière de Boulbon (Festival d’Avignon)
 Conception : tg Stan

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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