
Julien Gosselin s’apprête à ouvrir le 80e Festival d’Avignon
Il fallait sans doute Julien Gosselin pour ouvrir la 80e édition du Festival d’Avignon. Non parce qu’il est devenu l’une des figures majeures de la scène européenne, mais parce que son théâtre refuse obstinément le confort des certitudes.
Depuis plus de dix ans, chacune de ses créations agit comme une secousse. À rebours des récits rassurants, il préfère les zones de fracture, les paysages dévastés où la littérature éclaire ce que notre époque peine à regarder en face.
« Maldoror », créé dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, s’annonce comme l’aboutissement provisoire de cette traversée.
Le grand plongeon d’Avignon
Le titre convoque immédiatement Lautréamont, mais Julien Gosselin se gardera bien de transformer Les Chants de Maldoror en objet théâtral.
Fidèle à sa méthode, il s’attachera à faire naître un réseau de correspondances où l’œuvre d’Isidore Ducasse dialogue avec Roberto Bolaño, cet autre immense cartographe des ténèbres contemporaines.
Entre les deux écrivains circule une même fièvre : celle d’une littérature qui ne décrit pas le mal mais en épouse les lignes de faille pour mieux en révéler les mécanismes.
Cette manière de construire le théâtre par constellation est devenue la marque de Gosselin. Chez lui, les textes se répondent, se contaminent, se prolongent jusqu’à composer une pensée en mouvement.
La scène devient un laboratoire où les images, la vidéo, les corps, la musique et les mots ne cherchent jamais l’effet spectaculaire pour lui-même.
Ces éléments fabriquent une expérience sensorielle qui oblige le spectateur à abandonner ses repères.
Rarement un metteur en scène aura entretenu un rapport aussi organique avec la littérature. Houellebecq, Bolaño, Don DeLillo, Leonid Andreïev, Marguerite Duras : autant d’écrivains qui, entre ses mains, cessent d’être des monuments pour devenir une matière vivante, instable, brûlante.
Gosselin ne transpose pas des romans. Il en extrait les courants souterrains, les pulsations secrètes, jusqu’à inventer une langue scénique qui n’appartient qu’à lui.
Avec « Maldoror », cette recherche devrait prendre une résonance particulière. Le spectacle devant moins vouloir raconter une histoire que sonder une inquiétude.
D’où naît la fascination pour la destruction ? Comment les idéologies les plus meurtrières s’insinuent-elles dans les imaginaires ? Quelle responsabilité incombe à l’art lorsqu’il décide de regarder l’irreprésentable ?
Autant de questions qui traversent l’œuvre de Bolaño comme celle de Lautréamont et qui trouvent aujourd’hui un écho troublant dans un monde gagné par la brutalisation des rapports humains.
Ce qui frappe chez Julien Gosselin, c’est précisément ce refus de transformer le théâtre en tribunal. Il ne distribue ni absolution ni condamnation. Il expose des forces contradictoires, des vertiges, des ambiguïtés.
ll fait confiance au spectateur pour accepter cette traversée sans balises morales, convaincu que le théâtre demeure l’un des derniers espaces où l’on peut encore affronter la complexité sans la réduire
Il y a quelque chose de profondément avignonnais dans cette ambition. La Cour d’honneur n’est pas seulement un écrin monumental ; elle exige des artistes qu’ils dialoguent avec l’histoire, avec le temps long, avec une mémoire collective qui dépasse largement l’événement théâtral.
Gosselin s’y prépare à travers une œuvre-fleuve où la durée devient elle-même un geste esthétique, invitant le public à s’abandonner au rythme hypnotique d’une pensée qui se déploie lentement.
En ouvrant cette édition anniversaire, Julien Gosselin confirme qu’il est l’un des metteurs en scène qui aura le plus profondément renouvelé le rapport entre littérature et théâtre au cours de la dernière décennie.
Son œuvre ne cherche pas à consoler. Elle préfère ouvrir des brèches, déranger les évidences et rappeler que les grandes œuvres naissent souvent là où l’obscurité devient, paradoxalement, une source de lucidité.
« Maldoror » promet ainsi moins un spectacle qu’une expérience de pensée. Une plongée dans les profondeurs de l’âme humaine dont on ne ressort sans doute ni indemne ni tout à fait le même.
Dates : du 4 au 12 juillet 2026 et sur Arte le 18 juillet à 22H40 – Lieu : Cour d’honneur du Palais des Papes (Avignon)
Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin