Accueil BD Hysteria, d’Elizabeth Holleville (Glénat, 1000 feuilles)

[BD] Hysteria, d’Elizabeth Holleville (Glénat, 1000 feuilles)

Couverture Hysteria Elizabeth Holleville Glénat [BD] Hysteria, d’Elizabeth Holleville (Glénat, 1000 feuilles)

Regardez la couverture une seconde fois. Ce que l’on prend d’abord pour une arabesque Art nouveau encadrant un manoir est bien un utérus, trompes déployées, dessiné avec le sérieux d’une affiche de la Sécession viennoise. Elizabeth Holleville annonce la couleur avant même la page de garde. Quatre ans de travail, deux cent cinquante-six pages, une sortie le 26 août 2026 dans la collection 1000 feuilles de Glénat : Hysteria est le livre le plus ambitieux d’une autrice qui, depuis L’Été fantôme, creuse le même sillon — le fantastique comme moyen détourné de parler de choses très concrètes.

Garance, trentenaire, ni mari ni enfant

On rencontre l’héroïne dans une salle de cinéma, pendant une séance de questions. Quelqu’un lance l’idée d’une société qui louerait des robots-bébés « pour faire croire à vos parents que vous avez enfanté », le rideau s’ouvre, et le court-métrage s’appelle The Baby. Le gag pose le sujet mieux qu’une préface. Garance travaille dans l’horreur, elle est trentenaire, elle vient de se faire quitter, et son entourage a déjà commencé à compter les années à sa place. Après la rupture, elle part s’installer dans le manoir décrépit de ses grands-parents, qu’elle n’a pas revus depuis l’enfance. Silence, objets figés, poussière. Et une mémoire familiale qui remonte toute seule.

Séance de questions au cinéma : le décor est planté avant même le premier frisson. © Elizabeth Holleville / Glénat 2026

Le titre est un mot volé

« Hystérie » vient d’hystera, l’utérus. Au XIXᵉ siècle, Charcot puis Freud en ont fait une névrose spécifiquement féminine aux symptômes commodément élastiques — délires, syncopes, spasmes, crises de nerfs. Holleville reprend le mot pour le retourner. Son point de départ n’a d’ailleurs rien de théorique : elle a vu autour d’elle des femmes qui juraient ne jamais vouloir d’enfant changer d’avis d’un coup, passé trente ans, et s’est demandé ce qui se passerait si ce revirement n’était pas dû à l’âge mais à une force ancienne s’emparant du cerveau pour forcer l’enfantement. L’idée est terrifiante précisément parce qu’elle est bête, au bon sens du terme : elle donne un corps à une pression sociale que la sociologue Charlotte Debest résumait d’une phrase — on tolère les femmes sans enfant, on ne les accepte pas. Le récit ne plaide rien. Il installe, et il attend.

Un manoir qu’on a envie d’appeler par son nom

Holleville a construit sa maison comme un personnage — elle cite volontiers l’Overlook de Shining, et son manoir familial est dessiné en Art nouveau, courbes végétales, escaliers qui s’enroulent, pièces trop nombreuses. Le trait, lui, reste souple et faussement débonnaire, avec un lettrage manuscrit qui donne l’impression d’un carnet plutôt que d’un album. Toute la tension passe par la couleur. Chaque séquence a sa gamme réduite : orange et prune pour la salle de cinéma, vert d’eau et mauve pour les toits parisiens, puis un violet sourd, presque sale, quand les cauchemars s’emboîtent les uns dans les autres et que la même chambre se répète en enfilade jusqu’au fond de la case. Sur cette planche-là, Garance dit qu’elle peut refaire ces rêves gigognes « jusqu’à vingt fois ». Le dessin le montre. C’est le genre de trouvaille qu’on n’oublie pas.

Les rêves gigognes : la même chambre qui se répète jusqu’au fond de la case. © Elizabeth Holleville / Glénat 2026

Argento, Ari Aster, et Stephen King derrière l’épaule

L’autrice ne cache pas ses dettes : le cinéma pèse chez elle plus lourd que la bande dessinée, Dario Argento pour les couleurs saturées, Ari Aster pour l’horreur familiale à combustion lente, et Simetierre comme matrice romanesque. On pourrait ajouter Rosemary’s Baby, dont l’ombre traverse tout le dernier tiers. Reste que Hysteria ne ressemble à aucun de ces modèles, parce que Holleville garde son humour — celui des Contes de la Mansarde, qui lui ont valu le Prix René Goscinny du jeune scénariste et le Fauve des Lycéens en 2025 — et qu’elle sait faire rire trois cases avant de serrer la gorge. Son vrai coup de force est ailleurs, et il tient jusqu’à la dernière page : on ne saura pas si Garance subit une malédiction ou si elle s’effondre. Les deux lectures restent debout de bout en bout. Holleville ne tranche pas, et c’est ce refus qui fait tenir les deux cent cinquante-six pages. Le livre est long, et il assume sa lenteur : les cinquante premières pages ressemblent à une chronique de trentenaire un peu paumée, ce qui décevra ceux qui attendent l’épouvante tout de suite. Qu’ils patientent. Après Immonde !, l’autrice confirme qu’elle est en train de devenir l’une des voix les plus solides de la BD de genre en France. Elle avait déjà tiré ce fil ailleurs : en 2023, dans La Déferlante, quelques pages intitulées Les vaisseaux fantômes reconstituaient la lobotomie subie par son arrière-grand-mère dans les années 1960. Même sujet, au fond — ce que la médecine et la famille décident du corps des femmes. Hysteria le reprend en fiction, et en fait un cauchemar.

📖 Résumé de l’éditeur

Après une rupture douloureuse, Garance, trentenaire et réalisatrice de films d’horreur, quitte Paris pour se réfugier dans le manoir décrépit de ses grands-parents, qu’elle n’a pas revus depuis l’enfance. Entourée de silence et d’objets figés dans le temps, elle sent renaître une inquiétante mémoire familiale, nourrie de rituels obscurs et d’un héritage maternel étouffant. Mais les ombres du manoir semblent vouloir autre chose d’elle. Entre rêves déments et rituels étrangement familiers, elle sent les murs se refermer, comme si un autre monde, plus ancien, plus profond, cherchait à percer la surface. Ce que sa famille vénère depuis des générations n’est peut-être pas humain… et Garance pourrait bien être la clef d’un héritage indicible.

📚 Fiche éditeur

Scénario et dessin Elizabeth Holleville
Éditeur Glénat, collection 1000 feuilles
Date de sortie 26 août 2026
Prix 25,00 €
EAN 9782344056172
Pagination 256 pages
Format Album cartonné, 215 × 293 mm, couleurs
NOS NOTES ...
Originalité
Scénario
Dessin
Plaisir de lecture
Gaël a créé Publik'Art en 2009. Notaire de formation, il est responsable de la rubrique BD et gère l'administration du site (webmaster). Il vit dans le sud de la France d'où il anime le webzine avec les membres de la rédaction, présente sur la majeure partie de l'hexagone : Paris, Bayonne, Montpellier, Lille, Lyon.
bd-hysteria-elizabeth-holleville-glenat-2 Hysteria, d'Elizabeth Holleville (Glénat, 1000 feuilles) Regardez la couverture une seconde fois. Ce que l'on prend d'abord pour une arabesque Art nouveau encadrant un manoir est bien un utérus, trompes déployées, dessiné avec le sérieux d'une affiche de la Sécession viennoise. Elizabeth Holleville...

AUCUN COMMENTAIRE

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Quitter la version mobile