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Gustave Fayet, l’œil du collectionneur et l’ivresse de la possession

Gustave Fayet, l’œil du collectionneur et l’ivresse de la possession
Vincent Van Gogh, « Autoportrait à l’oreille bandée et à la pipe », janvier 1889, huile sur toile, 49,5×44,2 cm, collection particulière. Acquis par Gustave Fayet le 21 mars 1902 auprès d’Emile Schuffenecker, resté en sa possession toute sa vie. (PETER SCHALCHLI)

Gustave Fayet, l’œil du collectionneur et l’ivresse de la possession

Collectionneur insatiable, créateur aux curiosités multiples, grand bourgeois du Languedoc et homme d’affaires aux instincts redoutables, Gustave Fayet aura poursuivi toute sa vie une même chimère : retenir la beauté, la faire sienne, lui offrir un refuge avant que le monde ne sache la reconnaître.

À la Fondation Louis Vuitton, son nom s’associe à l’ombre portée des génies qu’il a collectionnés. Van Gogh, Gauguin, Cézanne, Degas, Redon : une assemblée de solitaires, d’insoumis et de visionnaires dont Fayet avait perçu les fièvres.

Il faut imaginer cette soif de peinture, cette volonté de faire entrer le monde dans les murs, de multiplier les présences, de couvrir les surfaces jusqu’à ce que les tableaux semblent respirer les uns contre les autres.

Chez Fayet, collectionner relève moins de la constitution patiente d’un patrimoine que d’une forme d’ivresse. Il ne s’agit pas seulement d’aimer, mais d’embrasser. D’anticiper. De saisir ce qui échappe encore au regard commun, ce qui dérange, ce qui déplace les frontières du visible.

Le goût souverain de l’art 

Sa collection raconte ainsi une histoire de la modernité à hauteur d’homme, avec ses fulgurances, ses hésitations, ses fidélités et ses angles morts. Car l’intuition n’est jamais une science exacte, même lorsqu’elle dispose d’une fortune considérable pour lui donner corps.

Devant l’Autoportrait à l’oreille bandée de Vincent van Gogh, le temps semble suspendu. Le tableau ne demande plus qu’on lui raconte sa légende, cette histoire de chair mutilée et de solitude dont l’artiste a fait l’un des mythes les plus douloureux de la peinture moderne. Il impose une présence.

Un visage fermé, un regard qui ne cède rien, des couleurs qui s’affrontent comme si toute la violence du monde s’était réfugiée dans leurs rapports. Le rouge et l’orange incendient le fond, le vert profond du manteau résiste aux bleus du bonnet, tandis que les yeux demeurent d’une intensité presque insoutenable.

La blessure est là, mais elle n’est pas le sujet. Ce qui se joue est plus mystérieux : la capacité de la peinture à transformer la douleur en énergie, l’effondrement en forme, la solitude en présence. Van Gogh ne se raconte pas, il s’impose. Et le collectionneur, soudain, s’efface devant ce qui ne peut appartenir à personne.

Cézanne, lui, semble vouloir retenir le monde au bord de sa disparition. Dans Le Grand Pin, le paysage s’organise autour d’une tension silencieuse, une architecture de lignes et de masses où la nature cesse d’être un décor pour devenir une pensée.

Le peintre ne reproduit pas le réel, il en éprouve la résistance, en cherche la structure secrète.

Chez Degas, un dos, une épaule, un bras saisis dans l’intimité d’un geste composent une autre vérité, plus furtive, où le corps se dérobe au regard tout en lui offrant sa grâce. La modernité naît peut-être là, dans cette manière de faire vaciller l’évidence, de rendre au monde son étrangeté première.

Puis vient Gauguin, avec ses terres lointaines, ses figures immobiles, ses couleurs qui semblent avoir été soustraites au temps. Les aplats se juxtaposent, les silhouettes se détachent, les symboles affleurent sous la surface.

Mais l’exotisme n’est qu’un voile fragile. Derrière les jaunes assourdis, les verts éteints et les ocres, quelque chose se défait.

Un monde spirituel est menacé, des rites disparaissent, des croyances sont reléguées par la violence de l’histoire coloniale. L’image du paradis se fissure à mesure qu’elle se compose. La peinture garde la trace de ce qui se perd, sans pouvoir le sauver tout à fait.

Dans cette mélancolie des couleurs, Fayet avait reconnu l’une des voix les plus singulières de son temps. Son regard, pourtant, n’avait rien d’infaillible. Matisse entre dans sa collection sans toujours y demeurer ; Picasso et Braque ne franchissent pas le seuil de ses certitudes.

Même les amateurs les plus audacieux ont leurs zones d’ombre, leurs résistances, leurs refus. Il serait vain de transformer Fayet en prophète rétrospectif, comme si l’histoire avait déposé entre ses mains une carte dont il aurait déchiffré toutes les directions.

Son mérite est plus humain, et peut-être plus précieux : il a su reconnaître beaucoup, sans comprendre tout. Il a aimé, choisi, hésité. Il a parfois vendu ce qu’il avait acheté, abandonné ce qui l’avait séduit, préféré certaines fidélités aux ruptures qui s’annonçaient.

Son goût n’est pas un monument immobile, mais un paysage traversé de mouvements contradictoires. Il faut aussi regarder l’homme derrière les tableaux.

Héritier d’une fortune considérable, propriétaire de vignobles, investisseur et entrepreneur, Fayet possède ce privilège décisif de pouvoir donner une forme matérielle à ses intuitions.

Là où d’autres se contentent de rêver devant les vitrines, lui peut acheter. Et lorsqu’il achète, il sait négocier. La passion n’abolit pas le calcul, au contraire, elle semble même, chez lui, lui offrir un terrain de jeu supplémentaire.

Les œuvres circulent, changent de mains, se transforment en placements.

Le collectionneur se fait marchand à l’occasion, attentif à la valeur présente autant qu’à la promesse d’une valeur future. Il sait profiter de l’embarras financier de certains vendeurs, revendre lorsque le marché s’échauffe, tirer parti de la consécration qu’il a parfois contribué à provoquer.

La contradiction est là, inconfortable et féconde. Fayet a participé à la reconnaissance de Gauguin, mais il a aussi su calculer ce que cette reconnaissance pouvait lui rapporter.

Il a contribué à préserver des œuvres essentielles tout en les soumettant aux lois d’un marché dont il maîtrisait les ressorts.

Cette ligne de crête laisse apparaître ce territoire trouble où l’amour de l’art se mêle à la puissance de l’argent, où l’œil du connaisseur devient aussi celui d’un stratège. La beauté n’est jamais tout à fait à l’abri du monde qui la possède.

Mais Fayet ne fut pas seulement cet homme qui achetait les œuvres des autres. Le second versant de l’exposition révèle un créateur qui, lui aussi, éprouvait le besoin de multiplier les formes, d’explorer les matières, de déplacer les frontières entre les arts.

Peinture, aquarelle, dessin, céramique, textile, décoration : son imagination refuse de se laisser enfermer dans une discipline. Les motifs se déploient, les surfaces s’animent, les objets familiers deviennent les supports d’une recherche esthétique qui entend abolir la distance entre l’œuvre et la vie.

L’art ne doit plus seulement être contemplé dans le silence des musées ou des salons. Il peut s’inscrire dans les intérieurs, accompagner les gestes quotidiens, modifier imperceptiblement notre manière d’habiter le monde. Cette ambition d’un art total éclaire autrement le collectionneur.

Peut-être voulait-il moins posséder la beauté que l’approcher sous toutes ses formes, en éprouver les variations, en prolonger les effets jusque dans les objets les plus ordinaires.

Sa production n’a pas toujours la puissance de rupture des artistes qu’il admirait, mais elle témoigne d’une curiosité sans repos, d’un désir de création qui ne se satisfait pas de la seule contemplation.

Fayet apparaît alors comme un homme habité par une même nécessité, qu’il achète ou qu’il crée : faire surgir des formes, organiser des correspondances, donner une place à ce qui le fascine. La Fondation Louis Vuitton rassemble ces deux visages sans chercher à les réconcilier artificiellement.

Le collectionneur et le créateur se répondent, parfois se confondent, sans dissiper les ambiguïtés du personnage. Il y a chez Fayet une générosité réelle du regard, mais aussi une volonté de maîtrise ; une intuition esthétique, mais également une intelligence des rapports de force.

Il appartient à cette histoire parallèle de l’art où les collectionneurs ne sont ni de simples spectateurs ni de purs mécènes, mais des acteurs capables de peser sur la destinée des œuvres, de leur offrir une demeure ou de les remettre en circulation.

En redonnant à Fayet sa place, l’exposition rappelle que l’histoire de la modernité ne s’écrit pas seulement dans les ateliers des peintres. Elle se joue aussi dans les maisons où les tableaux s’accumulent, dans les conversations entre amateurs, dans les négociations et les choix qui déterminent ce que les générations futures pourront voir.

Les artistes inventent des mondes ; les collectionneurs contribuent à décider lesquels traverseront le temps. Fayet aura exercé ce pouvoir avec une intensité rare, sans jamais être tout à fait le héros désintéressé que l’on aimerait parfois célébrer.

Reste, au terme de cette traversée, le sentiment d’une vie dévorée par le désir de beauté.

Une vie où l’art fut tour à tour passion, langage, conquête et marchandise. Fayet avait l’œil pour reconnaître les chefs-d’œuvre, l’argent pour les acquérir, l’instinct pour comprendre qu’ils changeraient un jour de valeur.

Il avait aussi ses limites, ses erreurs, ses impatiences. Rien de tout cela n’annule son intuition ; tout cela lui donne au contraire son relief. Car c’est là que réside le véritable paradoxe de Gustave Fayet : avoir su reconnaître ce qui, dans la peinture, échappait à toute possession, tout en passant sa vie à vouloir posséder.

Devant Van Gogh, Cézanne ou Gauguin, les calculs finissent par se taire. La peinture demeure, souveraine, indifférente aux fortunes qui l’ont acquise et aux mains qui l’ont revendue. Fayet aura voulu retenir la beauté. Il n’aura pu qu’en organiser le passage. Et c’est déjà beaucoup.

 Dates : du 9 octobre 2026 au 8 mars 2027 – Lieu : Fondation Louis Vuitton (Paris)

NOS NOTES ...
Intérêt
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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