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Nan Goldin au Grand Palais : l’intime à vif

Nan Goldin au Grand-Palais : l’intime à vif
© Nan Goldin
Nan Goldin, Untitled, 1982

Nan Goldin au Grand Palais : l’intime à vif

Au Grand Palais, « Nan Goldin This Will Not End Well » ne propose pas une rétrospective : elle recompose un corps. Le sien, celui des autres, celui d’une époque qui n’en finit pas de saigner sous les images.

« This Will Not End Well » n’est pas un titre — c’est une promesse tenue, mais tenue à rebours : ici, rien ne se termine, tout persiste, tout insiste, tout revient.

La scénographie conçue par Hala Wardé, HW architecture déploie un étrange village nocturne, un archipel de chambres noires où chaque œuvre respire à part, comme un organe isolé mais encore irrigué.

On ne circule pas : on s’infiltre. On ne regarde pas : on est absorbé. Chaque pavillon est une gorge, un sas, un seuil.

Il faut accepter de perdre l’orientation, d’épouser les angles morts, de consentir à cette désorientation presque rituelle — comme si voir impliquait désormais de se laisser défaire.

Les vies fragiles de Nan Goldin

Goldin n’a jamais été photographe au sens strict. Elle est monteuse de vies, tisseuse de survivances. Ses diaporamas — qu’elle revendique comme des films — abolissent la fixité de l’image pour lui rendre son tremblement, sa durée fragile.

Dans The Ballad of Sexual Dependency, son œuvre-monde, ce sont des décennies d’amour, de violence, de fêtes et de deuils qui se déposent sur la rétine comme une pluie lente.

Le temps n’y est pas linéaire : il est contaminé. Chaque image porte déjà la disparition de la suivante.

Mais ce qui frappe ici, c’est moins la chronique d’une génération que la persistance d’une blessure. Memory Lost enferme le regard dans une expérience de manque, presque suffocante, où l’image devient matière toxique.

À l’inverse, Sirens glisse vers une extase trouble, montage de désirs empruntés, où la jouissance se révèle déjà contaminée par sa propre fin. Chez Goldin, il n’y a pas d’innocence du plaisir — seulement des seuils, des basculements, des pièges lumineux.

Le cœur battant de l’exposition se déplace pourtant ailleurs, dans la pénombre sacrée de la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, où Sisters, Saints, Sibyls rejoue le trauma originel : la mort de la sœur, Barbara, et avec elle la fabrication du silence familial.

Ici, l’image ne documente plus — elle exhume. Le dispositif triptyque, les voix, les figures spectrales composent une liturgie sans rédemption. Goldin ne guérit pas : elle maintient ouvert. Elle refuse la cicatrice.

C’est là que l’exposition trouve sa nécessité la plus âpre : dans cette manière de faire du personnel un champ de bataille politique. De l’épidémie du sida à la crise des opioïdes — dont Goldin fut aussi victime et activiste —, les images ne sont jamais innocentes.

Elles accusent. Elles témoignent contre. Elles refusent l’oubli comme une compromission. Et pourtant, quelque chose résiste à la noirceur annoncée du titre. Une joie, oui — mais une joie inquiète, presque clandestine.

Une manière d’aimer encore malgré tout, de tenir ensemble les vivants et les morts, les corps aimés et les corps perdus.

Chez Goldin, la tendresse n’adoucit rien : elle rend tout plus aigu. « This Will Not End Well » ne console pas. Elle expose, au sens presque chirurgical.

Elle nous rappelle que certaines images ne sont pas faites pour être vues, mais pour être traversées — et qu’on n’en sort jamais indemne.

 Dates : du 18 mars au 21 juin 2026 – Lieu : Grand Palais (Paris)

NOS NOTES ...
Intérêt
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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