
[BD] Dollars de guerre, de Philippe Pelaez & Francis Porcel (Grand Angle)

Les ordres se murmurent en choctaw. C’est par cette image que Philippe Pelaez ouvre Dollars de guerre, quatrième volet des Histoires de guerre, publié le 19 août 2026 chez Grand Angle. On y retrouve Ferdinand Tirancourt, marchand de pinard frelaté dans le premier tome, bagnard de Cayenne dans le deuxième, embarqué malgré lui chez Pancho Villa dans le troisième. Le voilà renvoyé en France sous uniforme américain, sergent Edmund Closeshot sur le papier, après un arrangement avec le général Pershing. Francis Porcel dessine et colorise. Cinquante-six pages pour une quatrième vie, dont aucune n’a jamais été choisie.
Ferdinand Tirancourt, quatrième vie
Un officier français le reconnaît et le fait chanter. Le chantage vaut mission suicide, au bois de Belleau. Précision utile : la bataille s’est déroulée du 1er au 26 juin 1918, et non en mai comme l’indique le résumé de l’éditeur — mai, c’est l’arrivée des Américains dans le secteur de Château-Thierry, pas les combats du bois. Le ressort du chantage est classique, Pelaez ne cherche pas à le déguiser. Ce qui l’occupe, c’est ce que Tirancourt fait de sa condamnation. L’homme a déjà fui deux fois.
Qu’on ne s’attende pas pour autant à un personnage rachetable. La voix off, omniprésente, se charge du portrait : embusqué, margoulin, tricard. C’est lui qui parle de lui. Cette lucidité désabusée est la vraie signature de la série, et elle explique qu’on suive un type aussi peu aimable pendant quatre albums.
Autour de lui, deux figures portent le sujet. Talako, Choctaw dont la langue doit servir de code aux transmissions américaines, parce que les codes en usage ont été cassés. Virgil Fleetwood, tireur d’élite afro-américain qui parle français, méprisé par ses propres frères d’armes. Le trio fonctionne parce qu’aucun des trois n’est là de son plein gré. La guerre les a ramassés comme on ramasse ce qui traîne.
Le racisme comme second front
Voilà le propos, traité sans surlignage. L’armée américaine de 1918 est ségréguée : les soldats noirs servent le plus souvent dans des unités de travail, quand ils ne sont pas prêtés à l’armée française, qui accepte de les faire combattre. Les Choctaw, eux, se voient soudain valorisés pour la langue qu’on avait passé des décennies à leur interdire dans les pensionnats. Pelaez tient les deux fils sans donner de cours d’histoire — l’ironie reste dans les dialogues, jamais dans les récitatifs.
Une précision pour les lecteurs pointilleux, dont nous sommes. L’usage militaire attesté du choctaw comme code intervient plus tard, fin octobre 1918, au sein du 142e régiment d’infanterie pendant l’offensive Meuse-Argonne. Le déplacer à Belleau relève de la licence romanesque. Elle se défend ; elle méritait d’être signalée.
Porcel, la boue et le gaz
Francis Porcel a fait les Beaux-Arts de Barcelone avant de débuter en 2001 avec Reality show, aux côtés de Jean-David Morvan, puis a travaillé dans l’animation comme concept artist jusqu’en 2013. Cela se voit dans sa manière de construire un décor : il pense en volumes et en lumières avant de penser en cases. Le terrain, il le connaît. Les Folies Bergère, écrit par Zidrou en 2012, se passait déjà dans les tranchées de 14-18. Ici, la palette se resserre : ocres sales, verts éteints, gris de gaz.
Les scènes de combat sont violentes sans être complaisantes. Porcel privilégie le hors-champ et le contrechamp — on voit celui qui tire, pas toujours celui qui tombe. Ce choix dit quelque chose de la mise en scène de la guerre en bande dessinée, où le spectaculaire vient trop souvent contredire le propos. Retrouvailles réussies, au passage, avec Pelaez, après Dans mon village on mangeait des chats en 2020.
Fin de parcours, ou pause ?
Pelaez est arrivé au scénario par un chemin de traverse. Né à Castres en 1970, d’abord étudiant en médecine et en biologie, puis agrégé d’anglais, quelques années d’enseignement dans les Tuamotu, une installation à La Réunion : rien qui prédisposait à la bande dessinée, et pourtant l’un des catalogues les plus fournis de la production actuelle, de Puisqu’il faut des hommes au Gigot du dimanche, dessiné par Espé en 2024.
Cette abondance a un revers : on lui reproche parfois des fins trop nettes, des rédemptions expédiées. Dollars de guerre y échappe en partie. Le dilemme final — fuir encore, ou défendre ceux que l’armée a déjà condamnés — se résout sans triomphalisme, et le format court joue en faveur du récit. Est-ce le dernier tome pour autant ? L’éditeur vend une « histoire complète », la Bédéthèque tient la série pour en cours, et l’album lui-même ne ferme aucune porte. Chacun se fera son idée.
Le lecteur qui découvre la série ici perdra un peu de l’épaisseur de Tirancourt, construite sur trois albums. Ce n’est pas rédhibitoire, l’histoire se tient seule. Simplement, on referme celui-là avec l’envie de reprendre le cycle depuis Pinard de guerre, ce qui est peut-être le meilleur compliment qu’on puisse lui faire.
📖 Résumé de l’éditeur
Mai 1918 : dans l’enfer du bois de Belleau, les ordres se murmurent en choctaw… Ancien bagnard et déserteur, Ferdinand Tirancourt pensait avoir laissé la guerre derrière lui. Après le Mexique et les hommes de Pancho Villa, le voilà renvoyé en France sous uniforme américain et une fausse identité. Reconnu par un officier français qui le fait chanter, Ferdinand est contraint d’accepter une mission suicide au cœur de la bataille du bois de Belleau, le premier engagement majeur de l’histoire du Corps des Marines. Aux côtés de Talako, un Indien Choctaw dont la langue sert de code secret, et de Virgil, un tireur d’élite afro-américain victime du racisme de ses propres frères d’armes, il replonge dans l’enfer des combats… Sous les obus, dans les gaz et la boue, Ferdinand devra choisir : fuir une fois de plus… ou défendre ceux que l’armée condamne déjà.
📚 Fiche éditeur
| Scénario | Philippe Pelaez |
| Dessin et couleurs | Francis Porcel |
| Éditeur | Grand Angle (Bamboo), série Histoires de guerre, tome 4 |
| Date de sortie | 19 août 2026 |
| Prix | 15,90 € |
| EAN | 9791041118670 |
| Pagination | 56 pages |
| Format | Album cartonné, 242 × 322 mm, couleurs |