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« Le Tartuffe » crépusculaire d’Ivo van Hove avec la Comédie-Française

« Le Tartuffe » crépusculaire d’Ivo van Hove avec la Comédie-Française à la Villette
Le Tartuffe ou l’Hypocrite – Mise en scène Ivo van Hove (© Jan Versweyveld)

« Le Tartuffe » crépusculaire d’Ivo van Hove avec la Comédie-Française

Dans la pénombre clinique imaginée par le metteur en scène Ivo van Hove, « Le Tartuffe ou l’Hypocrite » de Molière cesse d’être une simple machine comique pour devenir un champ de ruines morales.

Avec cette version primitive de la pièce, reconstituée par Georges Forestier et portée par les acteurs de la Comédie-Française, le spectacle prend des allures de cérémonie d’effondrement.

Plus qu’une satire des faux dévots, « Le Tartuffe ou l’hypocrite » devient ici l’autopsie d’une société malade de son besoin de croire.

Dès les premières minutes, Ivo van Hove impose son univers de verre, d’acier et de silence, où les corps semblent enfermés dans une architecture mentale autant que domestique.

Un Tartuffe de glace et de cendres

Les lumières blafardes sculptent des êtres déjà fantomatiques. Tout paraît glacial, contenu, presque anesthésié. Pourtant sous cette surface policée couve un incendie.

Car chez le metteur en scène flamand, le théâtre naît toujours du moment où la maîtrise se fissure et où les instincts remontent à la surface comme un poison longtemps contenu.

Cette version resserrée du Tartuffe, amputée des ornements galants et du dénouement réparateur voulu autrefois pour satisfaire le pouvoir royal, retrouve une violence primitive. Le rire lui-même devient inquiétant.

Le texte semble avancer à découvert, débarrassé des protections classiques. La famille d’Orgon n’est plus seulement un foyer bourgeois aveuglé par un imposteur : elle apparaît comme une communauté épuisée, fracturée, déjà prête à accueillir son propre bourreau.

Le génie de la lecture d’Ivo van Hove réside précisément dans ce déplacement. Tartuffe n’est pas l’unique monstre de l’histoire. Il est le révélateur chimique des frustrations enfouies, des désirs interdits, des manques affectifs et des impasses idéologiques de chacun.

Son arrivée agit comme une contamination. La maison entière semble alors entrer dans un état de suffocation morale.

Et c’est là que le spectacle devient fascinant : dans cette manière de faire émerger le désir au cœur même de la manipulation. Entre Tartuffe et Elmire circule une tension trouble, presque crépusculaire, qui dépasse largement le simple jeu de séduction ou de domination.

Ivo van Hove ose montrer une femme vacillante elle aussi devant l’attraction du danger. Le rapport entre les deux personnages prend alors une dimension charnelle et existentielle d’une brûlure rare.

Sur scène, la troupe de la Comédie-Française atteint des sommets de précision et d’intensité.

Christophe Montenez compose un Tartuffe magnétique, inquiétant sans jamais forcer l’obscurité, avec quelque chose d’à la fois animal et spectral. Son hypocrisie semble moins relever du calcul que d’une forme de vampirisme spirituel.

Face à lui, Marina Hands déploie une Elmire d’une souveraine complexité, traversée de désir, de lucidité et d’effroi. Chaque regard devient un combat intérieur.

Mais la plus bouleversante métamorphose est celle d’Orgon. Thierry Hancisse en fait un homme en état de faillite intime, un patriarche désarmé qui cherche désespérément une structure à laquelle abandonner sa volonté. Son aveuglement devient moins ridicule que tragique.

À ses côtés, Stépahane Varupenne apporte à Cléante une autorité lumineuse et presque politique, figure fragile de raison dans un monde qui a déjà basculé.

Quant à Sylvia Bergé, elle donne à Dorine une énergie nerveuse et incisive, là où d’autres en feraient seulement un personnage comique.

Julien Frison impose quant à lui un fils d’Orgon fiévreux et à vif, dont la colère contenue et l’élan désespéré traduisent avec une intensité presque physique l’effondrement d’une jeunesse sacrifiée sur l’autel des aveuglements paternels.

La musique d’Alexandre Desplat accompagne ce mouvement de fracture avec ses surgissements dissonants et ses nappes d’angoisse sourde.

Chez Ivo van Hove, tout devient pulsation : les silences, les déplacements, les regards fixes, jusqu’aux respirations mêmes des acteurs. Le spectacle avance comme un mécanisme de destruction lente.

De cette traversée obscure, il reste finalement l’impression troublante d’avoir vu non une relecture contemporaine de Tartuffe, mais son dévoilement le plus intime.

Comme si Ivo van Hove avait retiré au chef-d’œuvre classique son masque de comédie pour laisser apparaître ce qu’il contenait depuis toujours : la peur du vide, la fascination de l’emprise et l’immense solitude des êtres en quête de salut.

Dates : du 21 mai au 11 juillet 2026 – Lieu : La Villette – Comédie-Française (Paris)
Mise en scène : Ivo van Hove

NOS NOTES ...
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.
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