
[Manga] Fool Night, T11, de Kasumi Yasuda (Glénat)

Il y a des mangas qui prennent leur temps pour installer leur monde, et Kasumi Yasuda appartient à cette catégorie rare des mangakas capables de tenir la distance sans lâcher leur intuition première. Avec ce onzième volume de Fool Night paru le 17 juin 2026 chez Glénat dans la collection Seinen, la mangaka poursuit sa méditation post-apocalyptique amorcée en 2021, celle d’une humanité privée de soleil qui monnaie ses derniers souffles contre une transformation en arbre. À ce stade de la série — les précédents tomes ayant largement défriché la mécanique du monde et scellé le destin de plusieurs protagonistes — le T11 opère un basculement attendu vers les origines de la catastrophe, tout en resserrant la focale sur Toshiro Kirisu, dont la mue végétale n’est plus tout à fait un choix.
Cent ans après le nuage
Fool Night prend place un siècle après l’apparition d’un phénomène nommé Sekki : un immense nuage sans forme qui a recouvert le ciel, éteint la photosynthèse et plongé le monde dans une pénombre glacée. Faute d’arbres pour produire de l’oxygène, l’humanité survit dans des cités engourdies grâce à un procédé mis au point par les autorités, la transfluoration, qui autorise un candidat volontaire à se transformer, en quelques années à peine, en végétal producteur d’air. En échange, la famille du transfluoré reçoit une compensation financière. Autour de ce dispositif d’une glaçante logique économique, Yasuda a bâti depuis dix tomes une chronique désenchantée du renoncement. Le T11 poursuit l’enquête sur ce qui a réellement causé l’apparition du Sekki, piste que la mangaka distille depuis plusieurs arcs sans jamais céder à la révélation facile. On y trouvera moins de coups d’éclat que d’obstinée circulation de personnages devenus familiers, ce qui n’ôte rien à la densité de l’ensemble.
Toshiro, entre l’humain et l’arbre
Ce qui frappe dans ce tome, c’est la lente altération du protagoniste. Toshiro n’est plus le jeune homme fébrile qui signait son contrat au premier volume : il est devenu un corps en dérive, dont les bras se couvrent d’écorce, dont les gestes se ralentissent et dont la mémoire, parfois, chancelle. Yasuda refuse le pathos, préférant montrer la métamorphose sous l’angle d’une intériorité qui se retire — choix narratif audacieux pour un seinen, qui accepte de tenir son personnage principal à distance sans jamais rompre le lien affectif tissé avec le lectorat. Autour de lui, les figures récurrentes de la série continuent leur ronde, et certains arcs laissés en suspens depuis les tomes 8 et 9 trouvent ici des amorces de résolution.
L’écriture botanique de Yasuda
Le trait est, à ce stade de la série, parfaitement identifiable. Kasumi Yasuda dessine des visages étroits, des regards flottants, des silhouettes minces, et ses arrière-plans végétaux relèvent d’une méticulosité proche de la planche botanique : nervures des feuilles, veines du bois, textures d’écorce. Les scènes urbaines, elles, jouent d’une lumière basse et grise qui contamine la page, rappelant l’atmosphère de L’Homme sans talent de Yoshiharu Tsuge autant que certaines fictions climatiques contemporaines. Le noir et blanc, souvent trempé dans le gris, épouse la logique d’un monde sans soleil : peu de contrastes tranchés, beaucoup de dégradés, un usage économe des trames. Le découpage privilégie les cases larges et les temps morts, quitte à ralentir la lecture pour mieux la faire pénétrer. C’est cette écriture patiente, presque méditative, qui a séduit Sui Ishida (Tokyo Ghoul) et Shuzo Oshimi (Les Fleurs du mal), tous deux fervents défenseurs de la série au Japon.
Le pari d’un seinen sur la durée
Récompensé du prix Daruma du meilleur manga à suspense lors de Japan Expo 2023, Fool Night occupe une place singulière dans le paysage éditorial français : celle d’un seinen exigeant, plus proche de la science-fiction douce que du thriller, qui refuse les recettes du succès rapide. Sur onze tomes, Yasuda n’a jamais tenté le sprint spectaculaire ; elle avance à hauteur d’homme, avec la conviction que l’inquiétude climatique et la question du sacrifice individuel méritent mieux qu’un traitement pyrotechnique. Le pari est risqué : sur la longueur, une partie du public a pu décrocher, et le rythme paisible du récit peut désarçonner. Mais il paye. Ce T11 ne convertira sans doute aucun lecteur qui aurait décroché aux tomes précédents, et n’est pas non plus le point d’entrée idéal — mieux vaut recommencer par le premier volume. Aux fidèles, en revanche, il confirme que Glénat a eu raison de miser durablement sur ce titre. On referme l’album en attendant la suite.
📖 Résumé de l’éditeur
Cent ans après l’apparition du mystérieux nuage Sekki, l’humanité vit dans un monde où plus rien ne pousse. Pour produire l’oxygène nécessaire à la survie de tous, un procédé a vu le jour : la transfluoration, qui transforme des humains volontaires en arbres. Toshiro Kirisu poursuit sa lente métamorphose, tandis que la vérité sur les origines de la catastrophe se dessine peu à peu.
📚 Fiche éditeur
| Auteur | Kasumi Yasuda |
| Éditeur | Glénat |
| Collection | Seinen |
| Date de sortie | 17 juin 2026 |
| Prix | 7,90 € |
| EAN | 9782344074862 |
| Pagination | 192 pages |
| Format | Souple, 130 × 180 mm, noir et blanc |