Phèdre(s) suscite la controverse à l’Odéon Théâtre de l’Europe

Phèdre(s)

Phèdre(s) suscite la controverse à l’Odéon Théâtre de l’Europe

Phèdre(s) est encore à l’affiche de l’Odéon Théâtre de l’Europe pour quelques jours et ne cesse de susciter la controverse. Si la prestation d’Isabelle Huppert ne souffre d’aucune contestation au vu de son implication et de son intensité, les textes abscons et les choix audacieux de mise en scène font débat et déchirent les spectateurs. L’hypersexualisation aperçue lors d’une première représentation au mois de mars a laissé place à une pièce plus viscérale et plus violente, avec autant de questionnements.

Il faut revenir sur le mythe de Phèdre pour mieux comprendre l’argument de la pièce. Episode emblématique de la mythologie grecque, le récit est riche en symboles et métaphores. Phèdre est la fille du roi de Crète Minos. Elle épouse le roi d’Athènes Thésée, précédemment marié à l’Amazone Antiope. Il a eu de cette première union, un fils, Hippolyte. Les sources divergent quant aux causes de l’amour de Phèdre pour son beau-fils Hippolyte. La rivalité entre Artémis (révérée par Hippolyte) et Aphrodite (qu’il méprise) prévaut avec la vengeance de cette dernière pour aiguiller le destin du jeune homme. Toujours est il qu’il repousse Phèdre et que cette dernière se venge en accusant le jeune homme d’avoir cherché à la violer. Thésée invoque Poséidon pour châtier son fils. Phèdre, morte de chagrin et prise de remords, se tue.

La version classique d’Euripide a été reprise par Senèque avant de traverser les siècles et d’inspirer les tragédiens : Racine évidemment et plus près de nous Wajdi MouawadSarah Kane et J.M. Coetzee. Les 3 auteurs ont réécrit des versions modernes, déroutantes, aux frontières de la psychanalyse avec des personnages névrosés et décadents. Loin d’être linéaire, la pièce de Krzysztof Warkikowski fait intervenir des Phèdre tour à tour maternelle, psychotique ou nymphomane. Victime de sa passion dévorante, elle affronte des Hippolyte adolescent, épris ou éreinté. Des spectateurs perplexes suivent les 3h30 de la pièce en ne sachant sur quel pied danser. Le metteur en scène n’explique rien, à dessein, laissant les spectateurs se faire leur propre compréhension.

Isabelle Huppert éblouit le spectacle de sa présence tonitruante. Le ton de sa voix s’allie magnifiquement à ses expressions outrancières pour hypnotiser le public. Elle joue de multiples Phèdre(s) et se glisse dans des rôles ambigus avec toujours le même naturel. Elle déambule sur une scène transformée en grande salle de bain. Les lavabos et pommeaux de douche semblent seuls capables de purifier des personnages salis par leurs impuretés. Un box de verre se meut régulièrement au centre de la pièce, chambre épurée d’un Hippolyte constamment dépressif et coupé du monde, en cage, seul avec ses tourments. Les assauts de sa belle mère en font une victime quasi sacrificielle et objet des disputes entre les déesses. Et si les dieux sont absents de la pièce à l’exception d’une Aphrodite grimée en rombière au tout début, ils semblent tisser des fils invisibles entre tous les personnages, les menant à leur perte et à la mort. Thésée devient un mari/père absent et les pulsions semblent des malédictions stigmatisant les protagonistes.

Rythmes orientaux et percussions dissonantes cadencent la pièce de leurs implacables sonorités tribales. Une danseuse érotique déambule sur scène comme pour susciter une variation chrétienne du fruit défendu. Son physique parfait et ses mouvements puissants attirent irrésistiblement les regards de spectateurs incapables de baisser les yeux. Tout comme Phèdre qui ne peut restreindre son attirance pour son beau-fils, la danseuse s’impose dans une irrésistible chorégraphie, lascive et sensuelle. La pièce laisse moins la place à une sexualité débridée qu’à un jeu d’aimants entre des corps qui se frôlent sans jamais vraiment se toucher. Les contacts se font violents, abjects et dégradants.

Phèdre(s) a perdu son caractère sexuel pour devenir une danse de la répulsion. Et si la pièce éveille des sentiments contradictoires, elle garde sa puissance évocatrice, personnifiée par une impressionnante Isabelle Huppert.

Dates : jusqu’au 13 mai
Lieu : L’Odéon Théâtre de l’Europe
Metteur en scène : Krzysztof Warlikowski
Avec : Isabelle Huppert, Agata Buzek, Andrzej Chyra, Alex Descas

Note
Originalité
Mise en scène
Texte
Jeu des acteurs
Stanislas Claude
Rédacteur ciné, théâtre, musique, BD, expos, parisien de vie, culturaddict de coeur. Fondateur et responsable du site Culturaddict, rédacteur sur le site lifestyle Gentleman moderne. Stanislas a le statut d'érudit sur Publik’Art.

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