J’ai vu les soucoupes est le récit d’une confession, celle de Sandrine Kerion qui a cru pendant longtemps à l’existence des extra-terrestres. Elle échafaude un retour en arrière sur les origines de cette croyance avant de dévier vers une critique plus large de tous les complotismes véhiculés aujourd’hui par le biais d’internet. L’âge où elle avait 13 ans est décrit avec un réalisme extrême pour ceux qui ont connu une période similaire dans le même temps, avant Internet et les théories du complot, parfait pour se replonger dans une BD qui donne le sourire mais fait aussi frémir, avec ses dessins stylisés et un ton très décalé, entre mythomanie maladroite, école de la vie et apprentissage de l’esprit critique.

La vérité est ailleurs

Pour qui la série X-Files a été leur série de chevet, cette BD va raisonner d’une manière particulière. Surtout que l’héroïne raconte son adolescence avec une bonne dose de recul et d’honnêteté. La coincidence d’un phénomène cosmologique à forte ampleur a suffisamment impressionné la jeune fille, combien même le journal de 20 heures livra une explication sous forme de météorite rentrée dans l’atmosphère, pour la faire rentrer dans une spirale pleine de soucoupes volantes. La jeune Nerd prise comme bouc-émissaire par sa classe y trouve un échappatoire idéal pour fuir son quotidien pesant, fait de turpitudes amicales et de tensions familiales. La promesse d’un autre monde a été interprété par elle comme une promesse de s’élever au-dessus de la pauvre mêlée de sa morne existence. Lectures, témoignages, elle a cherché partout, jusqu’à livrer dans la BD une chronologie exhaustive et intéressante sur la croyance dans les OVNIs jusqu’à évoquer les théories complotistes au sens le plus large. Le chemin dans la conscience collective s’est faite via des contre-vérités séduisantes mais démenties par la science. HG Welles, Orson Welles, les références sont connues mais tout le monde connait leur impact sur les consciences. La guerre froide finira d’aviver la paranoia ambiante pour des convictions devenues très fortes chez beaucoup, comme chez la narratrice avec une volonté de croire dans le phénomène des soucoupes volantes à la vitesse prodigieuse et venues de très loin. Jusqu’à la légende Roswell et l’authenticité supposée de témoignages troublants… bref, tout pour bousculer les âmes sensibles. La manière de présenter le récit montre bien la subjugation de la narratrice et le poids des médias pour orienter les croyances dans un déroulé chronologique très bien rendu, en passant par l’impact des films ET et Rencontre du 3e type, avec pour résultat la certitude de voir des soucoupes en vrai. Les présentateurs phares des années 90 apparaissent, ils rappelleront des souvenirs à beaucoup. Une fois la dernière page lue, la force d’un mythe créé de toutes pièces apparait d’autant plus crédible que l’humain est capable de croire en à peu près n’importe quoi si le contexte le permet. La teinte bleutée des dessins souligne encore plus l’écho de souvenirs aux portes de la SF.

Le récit se lit comme un article de science-fiction sociologique, avec un graphisme très stylé dans une belle harmonie. De quoi passer un excellent moment de lecture savante et psychologique.

Synopsis: Qui peut bien se laisser aller à croire aux extraterrestres ? Ou pire à penser en avoir déjà aperçu ! Eh bien, Sandrine Kerion, elle, y a cru. Tout a commencé le jour où elle s’est imaginée avoir vu des soucoupes volantes. C’était dans les années 90, elle était une adolescente nerd un peu paumée, grandissant dans une famille déchirée, un terreau particulièrement fertile pour que la jeune fille sombre dans ces croyances et illusions. Persuadée d’être une « contactée », une élue chargée par les aliens d’une mission envers l’humanité, elle sombre peu à peu dans les théories du complot et autres thèses révisionnistes. D’après l’autrice – qui a pris énormément de recul et s’est beaucoup documentée sur le sujet – pour en venir à croire à tout et n’importe quoi, il suffit… d’en avoir besoin. J’ai vu les soucoupes est le récit d’une plongée dans la folie douce et l’évocation du contexte tant familial que sociétal qui y a contribué. Mais c’est aussi celui d’une reconstruction et d’un lent retour à la réalité à laquelle l’auteure porte forcément un regard un peu décalé !

Editeur: La Boite à Bulles

Auteurs: Sandrine Kerion  / Pierre Lagrange

nombre de pages / Prix: 128 pages / 19 euros

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