"Actéon" : un opéra de chasse baroque à découvrir !
Capture d’écran © Camera Lucida production

“Actéon” : un opéra de chasse baroque à découvrir

Geoffroy Jourdain, Benjamin Lazar et Corentin Leconte ont imaginé un film en plan séquence, à la frontière de l’opéra, du théâtre et du cinéma. Le mode de répétitions est une réponse à la crise sanitaire : du 4 septembre au 3 octobre 2020, Les Cris de Paris se sont associés aux festivals d’été qui n’ont pu accueillir les productions initialement prévues, pour des résidences de création, et de médiation. Ils ont ainsi traversé la France en formation réduite (7 chanteurs et 6 instruments) pour présenter Actéon dans le cadre d’ateliers de travail, de répétitions musicales publiques, commentées, avec les publics des festivals des Abbayes en Lorraine, de La Chaise-Dieu, Sinfonia en Périgord, du Midsummer Festival de Hardelot, et du Festival d’Ambronay.

Réunissant à chaque occasion des équipes différentes, Les Cris de Paris ont partagé par étapes la réalisation de ce qui deviendrait une production audiovisuelle inédite, laquelle a été interprétée in fine par l’ensemble des acteurs de cette tournée expérimentale (trente deux interprètes). Non seulement la musique mais aussi la dramaturgie ont pu ainsi s’affiner dans le contact avec les spectateurs : ainsi est née l’idée d’un prologue où un personnage (interprété par la comédienne Judith Chemla) préparerait le spectateur à l’histoire et le conduirait vers le temps mythologique.

La totalité de l’équipe a été réunie le mardi 1er décembre et après 5 jours d’intenses répétitions entre tous les corps de métiers, Actéon a été tourné en un plan-séquence le 6 décembre à 15h30 au Théâtre du Châtelet.

Au cours d’une chasse, Actéon surprend au bain la déesse Diane et ses compagnes alors qu’elles croyaient se trouver à l’abri de tout regard indiscret. Diane s’en aperçoit et, furieuse de l’audace du chasseur, le métamorphose en cerf. Il est alors poursuivi et mis en pièces par ses propres chiens. Marc-Antoine Charpentier, fidèle au récit que fait Ovide dans son livre III des Métamorphoses, compose un « opéra de chasse » au milieu des années 1680, bien loin des aimables idylles et divertissements précieux auxquels on destinait souvent ce type de court format. En effet, Actéon est un opéra fulgurant où, en seulement 40 minutes, le temps d’un acte divisé en six scènes, on passe du divertissement insouciant à la tragédie absolue. Intuition de la part de Charpentier et de son librettiste anonyme, l’opéra semble dérouler une intrigue « en temps réel » ; aucune ellipse temporelle, c’est bien en 40 minutes qu’Actéon accomplit son destin sous nos yeux.

L’histoire d’Actéon est, dans sa simplicité, une des plus fascinantes métamorphoses d’Ovide, dont les interprétations n’épuisent pas le mystère. Le désir y est un piège qui se referme sur le désirant, la sexualité y fait franchir la frontière qui sépare les humains de la bestialité, avec le risque d’un impossible retour. Pour Giordano Bruno, au XVIe siècle, Diane est l’éblouissante vérité nue – et les chiens d’Actéon sont les pensées qui attaquent et dévorent celui qui cherche cette parfaite connaissance. Il n’y pas d’interprétation définitive à ce mythe et c’est ce qui fait de nous, aussi, des Actéon reconnaissant là l’objet d’un désir non formulé caché derrière les fourrés des images. L’Actéon de Charpentier, comme le mythe, sait également prendre au piège son spectateur. Tout commence par un charmant tableau de genre pour mieux nous faire basculer, d’un geste, dans la tragédie. Nous sommes les voyeurs innocents d’un séduisant “opéra de chasse” qui se retourne soudain pour nous montrer une face sombre que dépeint une longue déploration suspendue et intemporelle.

Cadre de caméra et cadre de scène : transposer l’instant unique

Actéon a été filmé sans interruption, d’un bout à l’autre de l’œuvre, avec deux caméras (une caméra à l’épaule et une caméra sur grue) se relayant de façon invisible. Ce geste de création pensé conjointement par une équipe de réalisation, une équipe de mise en scène et équipe musicale est un gage d’émotion de part et d’autre de l’écran : émotion et concentration de la part des artistes qui réalisent un plan séquence sans repentir ; émotion et attention du côté du spectateur qui regarde, à travers ce cadre de caméra pensé comme un cadre des scène, un geste de réalisation ininterrompue. D’autant que l’histoire d’Actéon fait de ce dernier un acteur à part entière de l’histoire : Actéon plonge dans le piège de son regard désirant, et le spectateur est lui aussi pris au piège de son regard. Tantôt objective, tantôt subjective, la caméra est le témoin du drame pour soudain devenir le personnage lui-même à qui le drame survient. Ainsi le spectateur se retrouve face à Diane avec la même surprise qu’Actéon lui-même, et le film devient un élément de la dramaturgie de l’œuvre.

Benjamin Lazar et Corentin Leconte ont parfaitement traduit cette intensité dans leur œuvre inédite, qui plonge le spectateur directement au cœur de la pièce, à travers un long plan séquence tourné en direct. Entre simplicité du dispositif théâtral et raffinement des effets cinématographiques, cette œuvre contemporaine audacieuse vaut sans aucun doute le détour !

NOS NOTES ...
Intérêt
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici