
[COMICS] American Caper, T1 – La Grande Arnaque américaine, de Dan Houser, Lazlow & David Lapham (Urban Comics)

Un bison rumine devant le panneau d’entrée de la ville. Quelqu’un a bombé « California ? » en travers du nom, et personne n’est venu nettoyer. Deux planches plus loin, un vers de Roméo et Juliette s’affiche en exergue, « in fair Verona, where we lay our scene », au-dessus d’un lotissement du Wyoming et d’une berline rouge garée de travers. La blague est posée dès l’ouverture : Dan Houser promet une tragédie shakespearienne et la confie à des gens qui n’ont rien de tragique. American Caper – La Grande Arnaque américaine paraît le 4 septembre chez Urban Comics, en collection Urban Indies, coécrit avec Lazlow et dessiné par David Lapham. Le volume reprend les quatre premiers épisodes américains ; le tome 2 suit le 6 novembre.
On connaît le pedigree. Cofondateur de Rockstar Games, directeur créatif de Grand Theft Auto, de Red Dead Redemption et de Bully, Houser a quitté le studio en 2020 et fondé Absurd Ventures dans la foulée, maison taillée pour développer des univers ailleurs que sur console : cinéma, animation, romans, podcasts. American Caper est sa première bande dessinée, menée avec Dark Horse. Il s’y présente bien entouré — Lazlow, de son vrai nom Jeffrey Jones, complice d’écriture depuis les radios de GTA III, et Lapham, primé aux Eisner pour Stray Bullets.
Deux familles, une clôture, zéro innocent
William Hamilton a fait du droit pour défendre la veuve et l’orphelin. Il rembourse aujourd’hui ses dettes chez Friedman & Partners, cabinet fiscal dont l’enseigne aligne fièrement New York, Tampa, Miami, Jackson Hole, Verona — Verone dans la traduction d’Urban — et Reno. Le reste de sa vie tient dans un inventaire qu’il récite lui-même, tasse à la main devant l’évier : les chevaux, les cartes, les loteries, les marchés boursiers, le football, la danse sur glace, les devises, les élections, les cryptos. « Rien de sérieux », conclut-il. Sa femme ne lève plus les yeux de son écran, sauf pour lui cracher au visage ce qu’elle vient d’y apprendre. Les enfants ont pris le pli. Restent à William deux consolations coupables : le jeu, et la voisine.
Chez les Charmers, la vertu comme plan de carrière
De l’autre côté de la haie, Orson et Eliza Charmers élèvent six enfants dans la foi mormone. Grande maison, trois voitures, un chalet, les bons clubs. Orson travaille pour l’un des gros promoteurs immobiliers de l’État et voit dans cette prospérité la preuve d’une faveur divine qu’il s’agit de mériter — d’où un zèle qui, sur le papier, ressemble beaucoup à de la servilité. Le croyant hypocrite contre le mécréant lucide ? Houser laisse tomber le duel attendu. Les deux foyers se valent, à ceci près qu’ils n’en sont pas au même stade de décomposition. Il faudra qu’une camionnette bourrée de migrants clandestins vienne s’encastrer dans leur clôture commune pour que le décor se fissure, et que chacun découvre, avec un soulagement mal dissimulé, que la faute est forcément à quelqu’un d’autre.
Lapham et Loughridge : le vernis, puis ce qu’il y a dessous
Lapham dessine ce Wyoming comme il dessinait les banlieues de Stray Bullets : en plans larges, avec un sens du décor qui en dit plus long que les dialogues. Une pelouse trop verte, une boîte aux lettres, un pick-up mal garé, et la comédie sociale est écrite. Les couleurs de Lee Loughridge font le reste, cette lumière jaune de fin d’après-midi qui donne à la ville son air de brochure immobilière un peu passée. Le morceau de bravoure du premier chapitre tient en une planche partagée entre deux cartes de vœux de Noël : les Hamilton en rouge, mâchoires serrées, la mère en lunettes noires ; les Charmers en vert, six têtes blondes en bonnets de Père Noël, sourire calibré. Deux images de propagande domestique, côte à côte. Tout le livre est là.
Ce que Houser apporte, ce qu’il répète
« Sombre, moralement ambigu, très vulgaire et, on l’espère aussi un peu drôle », résume le scénariste, qui revendique une fascination ancienne pour les hypocrites et les familles en morceaux. La formule est honnête, y compris dans ce qu’elle concède. Outre-Atlantique, le premier numéro a été bien reçu — autour de 8 sur 10 chez AIPT, Graphic Policy ou Capes & Tights — avec une réserve qui revient d’une chronique à l’autre : le récit part dans tous les sens et pousse la satire jusqu’au point de rupture. La moyenne de la série s’est érodée depuis, au fil d’épisodes que plusieurs chroniqueurs américains ont fini par comparer à des missions de jeu enchaînées.
Ce volume-là échappe encore au reproche, parce qu’il installe. Il cogne fort, pas toujours fin : personne n’échappe au mépris de l’auteur, et à force de n’avoir que des médiocres à suivre, la démonstration pointe. On a déjà entendu cette voix, entre deux missions, à la radio d’une Vice City quelconque. Le trait de Lapham lui donne pourtant un poids que le pad n’offrait pas — ici, les personnages n’ont pas de mission suivante, seulement un lundi matin. Et le refrain, si ça merde c’est la faute de l’autre, finit par sonner moins comme une punchline que comme un constat. Rendez-vous en novembre, ne serait-ce que pour voir si Houser accepte, à un moment, d’aimer un peu ses créatures.
📖 Résumé de l’éditeur
Un avocat dépravé accro aux jeux d’argent. Un tueur à gages mormon. Une femme au foyer consommatrice de pilules rouges. Une reine de beauté mexicaine en fuite. Un milliardaire de Wall Street qui joue au cow-boy, et des évadés déterminés à se venger. Tous se retrouvent à Verone, dans le Wyoming, une petite ville comme les autres où tout est toujours de la faute de quelqu’un d’autre.
📚 Fiche éditeur
| Scénario | Dan Houser & Lazlow |
| Dessin | David Lapham, avec Chris Anderson |
| Couleurs | Lee Loughridge |
| Couverture | Tyler Boss |
| Éditeur | Urban Comics – collection Urban Indies |
| Date de sortie | 4 septembre 2026 |
| Prix | 14,50 € |
| EAN | 9791026857259 |
| Pagination | 136 pages |
| Contenu VO | American Caper #1-4 (Dark Horse Comics / Absurd Ventures) |
| Format | Comics, couleurs |