
[BD] Obscurius, T1 – Lucy, de Corbeyran & Alex Lins (Soleil)

« L’enfer est vide, tous les démons sont ici. » La réplique d’Ariel dans La Tempête donne son sous-titre à ce premier tome, et elle résume assez bien le programme. Paris n’existe plus qu’à l’état de carcasse, sous un ciel écarlate qui ne s’éteint jamais. Les morts traînent au coin des rues, les vivants se terrent. Corbeyran écrit, Alex Lins dessine, Natália Marques colorise : Obscurius est paru le 27 août 2026 chez Soleil, en ouverture d’un diptyque annoncé comme un croisement d’action, d’horreur et de fantastique. Au centre du dispositif, une jeune femme. Elle s’appelle Lucy, elle appartient à un groupe de résistants, et elle possède une faculté que personne d’autre ne partage : absorber les démons.
Lucy, l’arme et la faille
Le postulat tient en une phrase, ce qui est bon signe. Une brèche s’est ouverte, des créatures s’y sont engouffrées, elles occupent désormais les corps humains comme on occupe un appartement vacant. Face à cette invasion, l’humanité survivante n’a produit qu’une seule contre-mesure, et c’est une jeune femme. Corbeyran connaît la mécanique : il l’a rodée sur Le Chant des Stryges, avec Richard Guérineau, où l’irruption du surnaturel dans le réel servait déjà de moteur. La différence, ici, c’est l’échelle. On ne cherche plus à cacher le monstre au public. Le monstre a gagné, il est partout, et le récit démarre après la défaite. Ce déplacement change tout : l’enquête laisse la place à la survie.
Reste la question qui fâche, celle que le tome pose sans y répondre entièrement : que devient une jeune femme qui avale des démons à répétition ? L’album laisse entendre que le pouvoir a un prix, sans encore le chiffrer. C’est habile, et légèrement frustrant.
Une civilisation à bout de souffle
L’éditeur revendique une lecture métaphorique : le diptyque « traduit le mal-être d’une civilisation à bout de souffle ». La formule est large, elle n’est pas usurpée. Ce Paris-là ressemble moins à un décor de fin du monde qu’à une ville qui aurait continué de fonctionner un moment après sa propre mort, par inertie. Les vivants retranchés, les fantômes en errance libre : la répartition de l’espace urbain dit quelque chose de très contemporain sur qui occupe la rue et qui s’y cache.
Corbeyran, né à Marseille en 1964 et installé à Bordeaux depuis 1987, a signé son quatre centième album en 2020, trente ans après le premier. Une telle production impose la méfiance — on connaît la tentation du pilotage automatique, et tous les albums de cette bibliographie ne se valent pas. Elle impose aussi de reconnaître que l’homme sait ouvrir un univers en quelques planches, compétence rare et sous-estimée. Le Régulateur, Weëna, Le Clan des Chimères, Le Siècle des Ombres, la fresque 14-18 avec Étienne Le Roux : le catalogue est un terrain d’essai permanent. Obscurius s’inscrit dans la veine fantastique, celle où il est le plus à l’aise.
Alex Lins, un trait venu de chez Marvel
Le choix du dessinateur mérite qu’on s’y arrête. Alex Lins est américain, crayonneur et encreur, passé par Immortal Hulk, New Mutants et Hellcat, et nommé aux Eisner 2023 pour une histoire courte de Moon Knight: Black, White & Blood écrite par Christopher Cantwell. Autant dire qu’il arrive avec une grammaire de comics : cases dynamiques, anatomies musclées, sens de l’impact. Greffée sur un scénario franco-belge et sur un Paris en ruine, la chose produit un objet hybride assez singulier. Les scènes d’absorption, en particulier, appellent ce vocabulaire-là — l’énergie qui déforme la case, la silhouette qui se disloque.
Les couleurs de Natália Marques travaillent dans le même sens, en poussant le rouge jusqu’à saturer les fonds. On aurait aimé, par endroits, quelques respirations froides pour faire ressortir l’écarlate. C’est le risque du monochrome atmosphérique : à force de brûler, l’œil s’habitue.
Un diptyque à juger sur pièces
La rentrée 2026 ne manque pas de récits post-apocalyptiques, et le fantastique urbain reste l’un des rayons les plus encombrés du catalogue franco-belge. Obscurius s’en distingue par deux choix : le format court — deux tomes, pas douze — et l’ancrage parisien, traité sans carte postale. Les ruines ne servent pas de tourisme, elles servent de piège.
L’album est trop frais pour avoir déjà une réception : à l’heure où ces lignes s’écrivent, aucune chronique de la presse spécialisée, aucun avis de lecteur ou de libraire sur les bases habituelles. Ce premier volume fait en tout cas ce qu’on lui demande : il installe, il inquiète, il donne envie de savoir ce que coûte le don de Lucy. Il ne dit pas encore si le récit tiendra la distance émotionnelle, ni si les résistants seront autre chose qu’une escorte narrative. Un diptyque se juge sur son atterrissage, et l’atterrissage viendra plus tard. En attendant, on referme l’album avec la sensation d’avoir traversé une ville qui sent la cendre et le sang, et l’envie franche d’y retourner.
📖 Résumé de l’éditeur
Entre action, horreur et fantastique, ce diptyque traduit le mal-être d’une civilisation à bout de souffle. Paris, capitale en ruines sous un ciel écarlate permanent, est la proie de démons qui ont ouvert une brèche dans notre monde et pris possession des vivants. Les fantômes errent dans les rues et les humains vivent retranchés. Seule une jeune femme, Lucy, membre d’un groupe de résistants, est capable de les « absorber ».
📚 Fiche éditeur
| Scénario | Corbeyran |
| Dessin | Alex Lins |
| Couleurs | Natália Marques |
| Éditeur | Soleil, collection Fantastique |
| Date de sortie | 27 août 2026 |
| Prix | 17,50 € |
| EAN | 9782302090880 |
| Pagination | 88 pages |
| Format | Album cartonné, 242 × 325 mm, couleurs |