
[BD] Les Larmes de Callisto, de Camille Salomon & Valentin Varrel (Drakoo)

« Les constellations racontent les histoires que les dieux voudraient oublier. » L’accroche des Larmes de Callisto est jolie, et elle est exacte : la Grande Ourse est un monument funéraire déguisé en ciel étoilé. Le mythe grec expédie l’affaire en quelques lignes — Zeus viole la nymphe, Héra la punit, la victime finit en constellation. Camille Salomon et Valentin Varrel reprennent l’histoire par l’autre bout. Quatre-vingt-seize pages, des couleurs de Marie-Ortie : Drakoo publie l’album le 26 août 2026 dans sa collection Fantasy, avec un avertissement « contenu sensible » qui n’est pas décoratif.
Fuir un mariage, trouver les bois
Arcadie, Grèce antique. La princesse Callisto est promise à un mari qu’elle n’a pas choisi. Elle s’enfuit dans les bois sacrés de la chasse, rejoint Artémis et ses nymphes, découvre une vie sans homme et sans contrat. Cette première partie est presque solaire : on chasse, on dort dehors, on rit. Salomon prend le temps de faire exister cette liberté avant de la briser, ce qui est la seule façon honnête de raconter ce qui suit. Du haut de l’Olympe, Zeus regarde.
Ce qui arrive ensuite, l’album le nomme. Pas d’euphémisme mythologique, pas d’« union » ni de « faveur divine ». Un viol. Le mot compte, et il compte d’autant plus que les récits antiques ont passé des siècles à le maquiller en péripétie galante. Rien n’est montré frontalement pour autant : aucune nudité dans les planches, la violence passe par le cadrage, le symbole, le hors-champ.
Et si les déesses cessaient d’être rivales ?
C’est là que la relecture prend sa place. Dans le mythe, Héra participe à la disgrâce de Callisto ; l’épouse jalouse achève ce que le mari a commencé. La mécanique est connue, elle a servi mille fois : dresser les femmes les unes contre les autres pour laisser le dieu tranquille. Salomon refuse la manœuvre. Artémis, Aphrodite et Héra ne sont plus définies par leur rivalité mais par ce qu’elles décident de faire ensemble.
Le récit est confié aux trois Moires, qui tissent et commentent. Le procédé pourrait n’être qu’un habillage ; il produit au contraire la tension la plus juste de l’album, entre ce qui semble écrit d’avance et ce qui peut encore bouger. Pour une histoire qui parle de reprendre la main sur son destin, difficile de trouver mieux. Et Zeus reste ce qu’il est — aucune circonstance atténuante, ce qui, pour une fois, fait du bien.
Varrel : la lumière contre le sujet
Valentin Varrel, né en Isère en 1997, diplômé en 2019 après des études d’illustration et de bande dessinée en Savoie, s’était fait remarquer avec Jeanne des embruns avant de signer chez Drakoo. Son dessin est lumineux, doux, presque tendre. Sur un sujet pareil, le décalage aurait pu sonner faux. Il tient, et les pages les plus dures sont aussi les plus retenues : une main, un angle, une lumière qui change. Les couleurs de Marie-Ortie gardent de l’air là où beaucoup auraient assombri.
Il faut cependant dire ce que la critique a déjà relevé, et que nous partageons : la mise en page est sage. Trop. Le gaufrier reste stable quand le récit s’emballe, la fuite de Callisto n’a pas le désordre qu’elle appelait, et les ruptures graphiques manquent aux moments où l’émotion aurait justement dû faire craquer le cadre. Un dessinateur qui sait poser une ambiance ne sait pas encore la bousculer. C’est le principal défaut de l’album, et c’est celui d’un début de carrière.
Une première BD, et pas une petite
Camille Salomon vient de la littérature jeunesse. Née en Bretagne en 1991, nourrie de Stephen King, correctrice éditoriale avant d’écrire, elle a publié L’Extraordinaire Destin de Jeanne Barret et Maman n’est pas une étoile chez Scrineo, puis quatre romans-jeux parascolaires aux éditions Le Robert, où les créatures des mythologies du monde servent de décor. Les Larmes de Callisto est sa première bande dessinée. Quatre-vingt-seize pages pour un coup d’essai, c’est beaucoup ; quelques séquences de dialogue auraient gagné à être resserrées.
Cela n’entame pas grand-chose. L’album fait ce qu’il annonce : il remet l’humain au centre d’un récit divin, s’intéresse aux choix plutôt qu’aux prodiges, et raconte une reconstruction autant qu’une mythologie. Le dossier final sur la symbolique de l’ourse, écrit par Salomon, vaut le détour et rejoue la lecture qu’on vient de faire. Il faudra prévenir les lecteurs : l’avertissement de l’éditeur est justifié, l’ouvrage vise plutôt les grands adolescents et les adultes malgré son décor de manuel scolaire. Pour les autres, c’est une des relectures les plus tenues qu’on ait lues depuis un moment sur ce terrain saturé. Et une question qui continue de tourner après la dernière page : combien d’autres constellations racontent la même chose ?
📖 Résumé de l’éditeur
Les constellations racontent les histoires que les dieux voudraient oublier. Grèce antique, Arcadie. Condamnée à un mariage forcé, la princesse Callisto s’enfuit dans les bois sacrés pour rejoindre la déesse de la chasse Artémis et les nymphes qui l’accompagnent. Dans cette nouvelle vie, elle goûte à la liberté et à la sororité. Mais un danger cruel et impitoyable la guette : du haut de l’Olympe, Zeus la convoite, et, pour le roi des dieux, rien ni personne ne peut se mettre en travers de son chemin… Une relecture féministe du mythe grec où la solidarité et l’amour maternel sont capables de défier les dieux ! Avertissement : contenu sensible.
📚 Fiche éditeur
| Scénario | Camille Salomon |
| Dessin | Valentin Varrel |
| Couleurs | Marie-Ortie |
| Éditeur | Drakoo, collection Fantasy |
| Date de sortie | 26 août 2026 |
| Prix | 19,90 € |
| EAN | 9782382333082 |
| Pagination | 96 pages |
| Format | Album cartonné, 218 × 293 mm, couleurs |
| Avertissement | Contenu sensible |