Anna Mouglalis et Xavier Legrand : un duel au sommet

Anna Mouglalis et Xavier Legrand : un duel au sommet
Anna Mouglalis et Xavier Legrand photo Franck Berloncle

Anna Mouglalis et Xavier Legrand : un duel au sommet

“Mademoiselle Julie” est l’une des pièces d’August Strindberg parmi les plus complexes dans l’approche psychologique des personnages, chargés d’ambiguïté et d’hésitations. Le drame qui va lier Julie, l’aristocrate, et Jean le domestique de son père, ne se résout pas dans la seule analyse sociale. À l’opposition de classes se mêle celle des sexes et, plus profonde encore celle que chacun se livre à lui-même dans la contradiction de ses désirs.

Un duel entre un homme et une femme qui se charge aussi d’une danse de mort pour la domination où les personnages sont mus malgré eux par des forces qui les dépassent, les débordent, dans une ambivalence aussi cruelle que perverse.

August Strindberg imagine selon ses termes une “tragédie naturaliste” où les rêves et les désirs se fracassent sur la fatalité du réel. Rêve de s’émanciper des carcans sociaux pour Mademoiselle Julie. Désir d’ascension sociale pour Jean. Mais une attirance destructrice où chacun des amants veut dominer l’autre.

La pièce démarre pourtant dans l’euphorie de la fête de la Saint-Jean. Julie, fille du comte, danse avec les paysans et les domestiques. Dans la cuisine, Jean et sa fiancée Kristin critiquent l’attitude de leur maîtresse. Julie fait irruption et provoque Jean. Un peu ivre, elle l’oblige à danser avec elle et entreprend de le séduire sous les yeux de sa fiancée, Kristin la cuisinière.

Le mépris est au cœur de la tragédie. De son père Julie a hérité un mépris de classe envers les serviteurs et de sa mère la haine des hommes. Elle veut dominer Jean. Mais les serviteurs méprisent la conduite de Julie, qu’ils traitent de folle. Et au jeu de la domination, parce qu’il est un homme, et parce qu’elle est une femme dévorée par une folie intérieure, le choc est périlleux.

Et lorsqu’au bout de ce rapport de répulsion-attirance, domination-soumission, haine-fascination qui les lie, les deux protagonistes succombent enfin à leur désir, c’est l’échec. L’un après l’autre tomberont en cascades les rêves et les illusions, les grands desseins et les vastes horizons : appel du désir, élans d’amour, élévation sociale, conquête d’un ailleurs, échappée belle loin du moule originel.

Un duo habité

“Mademoiselle Julie” porte à son paroxysme les frustrations des personnages qui se débattent avec leur passé, leur condition, et se trouve à jamais empêchés dans leur désir d’émancipation.

Dans la cuisine où se déroule toute l’action, espace intermédiaire entre les logements des domestiques et les appartements du comte, une pièce où la parole se libère, l’auteur se livre à une analyse des êtres qui interroge sans donner de réponse. La pluralité des points de vue et le renversement des rôles entre dominant et dominé, orchestrés d’une main de maître par Strindberg, alimentent à dessein le trouble de la relation et sa complexité. Faut-il partir ? Faut-il rester ? Qui doit obéir à qui ? Qui est le maître et qui est l’esclave ?

Au-delà de la violence de la confrontation, Julie Brochen explore d’un regard neuf l’ambivalence des personnages où l’orgueil démesuré des deux amants dans un rapport de séduction/répulsion, les pousse à s’aimanter. Elle le provoque, il l’utilise. Elle l’humilie, il l’a manipule. C’est un véritable rapport de force qui se joue entre les protagonistes, prisonniers de leurs certitudes, dont ils sont à la fois auteur et acteur.

Le décor de Lorenzo Albani et sa judicieuse perspective qui offre une ouverture en fond de scène, imprègne de son emprise la dramaturgie dont les notes du bal de la Saint-Jean se font entendre.

Et dans cette fuite en avant, les comédiens sont magnifiques. Anna Mouglalis électrise la scène d’une présence aussi fiévreuse qu’inquiétante, tandis que Xavier Legrand (récompensé en tant que réalisateur par 5 Césars en 2019 pour son film “Jusqu’à la Garde”) impose avec brio une élégance et une force naturelle. Quant à Kristin (la cuisinière) interprétée par Julie Brochen, elle est d’une justesse parfaite.

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Dates : du 28 mai au 30 juin 2019 Lieu : Théâtre de l’Atelier (Paris)
Metteur en scène : Julie Brochen

Note
Originalité
Scénographie
Mise en scène
Jeu des acteurs
Amaury Jacquet
Si le droit mène à tout à condition d'en sortir, la quête du graal pour ce juriste de formation - membre de l'association professionnelle de la critique de théâtre de musique et de danse - passe naturellement par le théâtre mais pas que où d'un regard éclectique, le rédac chef rend compte de l'actualité culturelle.

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